Numéro 466, 10 décembre 1998

 

PEDRO MECA

 


 

On ne peut pas le rater avec sa silhouette de buveur de bière — car on ne peut l’imaginer buvant des jus de fruits ou des liqueurs pour dames dans les bars qu’il hante —, sa gueule de métèque et ses yeux qui savent regarder… Il est connu comme le loup blanc de tous les nuitards de Saint-Michel — il ne dit pas « noctambules », il dit « nuitards », nuance — et au-delà, dans tout Paris, à Marseille, Bordeaux, Barcelone et maintenant en Amérique latine d’où il revient… Il est né Basque, à Pampelune, Espagne, pauvre parmi les pauvres, élevé par un couple de vieux, très vieux, qui lui ont appris le partage, même quand il n’y avait que la misère à partager. À dix-sept ans il rejoint sa mère naturelle à Bordeaux — il ne la connaît quasiment pas — et après quatre années de trafic et de bamboche, il rencontre un prêtre avec lequel il se lie d’amitié et qui lui révèle sa vocation : il sera dominicain.

Mais atypique il restera, dominicain ou pas. À la fin du noviciat, il demande à un frère comment il l’imagine, dans vingt ans. « Aussi bien chartreux que maquereau » répond le frère. Et Pedro de constater : « Sans doute ai-je toujours, par la suite, oscillé entre ces deux vocations ». Il est tout de même ordonné prêtre en 1962 et, dès sa première messe, dans son village, il annonce la couleur : rouge, comme le vin qu’il renverse sur sa robe blanche, comme le chiffon qu’il agite devant le taureau, à la fête, juste après la messe, comme son engagement politique : contre Franco et pour les ouvriers grévistes…. Résolument il s’est engagé sur le chemin qui sera toujours le sien : « (se) mettre au service de la pauvreté ». Il entre dans une semi-clandestinité mais attire toute une population intéressée par cette Église qu’il est en train de créer avec quelques camarades, une « Église de la rue ». Le militantisme et le religieux se nourrissant l’un de l’autre, Pedro s’implique dans les forces d’opposition qui luttent contre le franquisme et se retrouve sur les tribunes et dans les cortèges aux quatre coins de l’Europe. Pourtant, il ne veut pas rester à vie ce « moine de la politique » comme on commence à le qualifier, lui et quelques autres. Il ne veut surtout pas devenir un « vieux militant reconverti dans le souvenir ». Il veut revenir au plus près des choses, au plus près des gens. Il veut, comme lorsqu’il était enfant, retourner dans la rue. Pour cela, il devient éducateur spécialisé.

Ce sont alors les rencontres décisives, le travail au Cloître, la création des Compagnons de la nuit. Lui qui confesse « vouloir venger son enfance » dit aussi que c’est la vie plus que l’école qui lui a appris à avoir une relation éducative avec les autres. Il dit encore que : « dans le fond, (son) travail c’est d’avoir les pieds dans la merde et de venir la faire sentir à d’autres ». Il croit moins aux dispositifs et aux aides de toute sorte qu’au regard que l’on porte sur autrui et préfère développer l’humanité des relations car « se donner un peu, ne donner rien que soi-même peut aider à mettre les gens debout ».

M.R.

Les éléments biographiques et les citations sont extraits de son livre « La vie la nuit » - Éditions Cerf, 1989.

 


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