Numéro 466, 10 décembre 1998

Pour tous les nuitards : La Moquette

La nuit dans les rues

Il y eut d’abord le bar Le Cloître, rue Saint-Jacques où, pendant une dizaine d’années, Pedro Meca et les éducateurs de l’association « Vouloir Vraiment Vivre » (1) rencontrèrent ceux qui traînaient leur misère, grande ou petite, dans le Quartier latin. Des hommes surtout, une majorité d’étrangers, des personnes sans papiers, sans travail ou sans domicile, venues se récupérer dans ce lieu d’accueil, un lieu également plein de « fureurs et de bruits », puis…


 

Jusqu’en 1983 une équipe d’éducateurs — mêlés aux barmans — va donc développer une action de prévention originale, conciliant la relation personnelle — surtout dans les temps calmes de la journée — et la gestion plus communautaire, le soir, quand il y a foule et que le bruit, les conflits et l’agressivité risquent de devenir incontrôlables. Ce lieu chaleureux et violent tout à la fois, vulnérable, régulièrement visité par la police, dénoncé par certains et convoité par d’autres, ferme ses portes en 83.

Pedro Meca décide alors de continuer son action sur le quartier, d’abord uniquement avec quelques bénévoles puis, grâce à la création des Compagnons de la Nuit, avec un, puis deux salariés. C’est une nouvelle période qui s’ouvre où, pendant sept ans, les Compagnons vont se faire connaître des nuitards, investir aussi bien les rues que les bistros, toujours disponibles et à l’écoute, moins préoccupés de « résultats » — ils savent combien cette notion est difficile à définir en prévention — que de se trouver là, au cœur de la nuit, tout simplement. Car ils ne sont pas nombreux, à « se trouver là » et les lieux de rencontre, en dehors des bars — mais encore faut-il pouvoir s’y payer un verre — restent en fin de compte le dépôt ou le SAMU… ! Ce constat, l’expérience du Cloître, les « migrations » des populations d’un quartier à l’autre, incitent alors les Compagnons  à monter un nouveau projet, celui d’un endroit convivial et ouvert à tous, à tous les nuitards quel que soit leur statut social. Il faudra un certain temps pour le faire aboutir mais, en 1991, La Moquette est enfin posée, entre Luxembourg et Panthéon, dans cette rue Gay-Lussac si chargée d’histoire (2). La Moquette est une grande pièce, en sous-sol, avec des chaises et des tables, quelques ta-bleaux aux murs et puis voilà. Le couloir par lequel on entre, au rez-de-chaussée, est lieu de passage, où l’on peut s’isoler du groupe, avoir un aparté avec un éducateur, hésiter… Au début, La Moquette était ouverte toute la nuit (du moins jusqu’au petit matin), à la disposition de ceux qui passaient et qui, problème, ne faisaient pas que passer mais s’installaient, en nombre, avec les animaux… Cela devenait difficile à gérer et risquait de détourner le lieu de sa vocation. L’équipe a donc reconsidéré les choses, prit acte des aspirations et des propositions des uns et des autres et l’accueil se fait maintenant jusqu’à minuit et demi, heure à laquelle, après un café ou un thé partagés, chacun rente chez soi, ou retourne à la rue. Car La Moquette n’est pas un foyer, pas un endroit où on « dépanne » un tel pour la nuit. La Moquette a des heures d’ouverture et de fermeture, tout comme les professionnels qui s’y trouvent ont des horaires de travail. Ils sont actuellement six salariés (3), dont Pedro qui, inlassablement, se partage entre les Quartier latin et le vaste monde… Frédéric Signoret, responsable des Compagnons, parle avec une conviction communicative de cette expérience qui, dit-il : « est une tentative de trouver au travail social un fondement qui ne soit pas confondu avec une action sociale. De ce point de vue, La Moquette se situe au degré zéro de l’Action so-ciale. » En effet, à l’encontre de la ma-jorité des « lieux sociaux », La Moquette n’a rien à proposer de tangible : pas d’aide financière, pas d’hébergement, pas de repas… Il n’y a pas là un refus des dispositifs d’aides et, d’ailleurs, l’assistante sociale ou les éducateurs répondront toujours à une demande, mais ce sera dans un échange, une perspective, et en dehors de la soirée… La démarche consistera alors essentiellement à permettre aux gens de se repérer, de faire des expériences, sans les mettre en situation d’être comptable au travailleur social de leur réussite ou de leur échec.

Quant à la soirée, elle est différente chaque jour de la semaine. De par les gens qui la partagent, bien sûr, mais aussi par les activités qui sont proposées — atelier d’écriture, conférences-débats, rencontres, anniversaires et fêtes…—, activités dont chacun est libre de se saisir ou pas (voir encadré). Mais, plus que ces activités, c’est la non catégorisation du public qui fait l’intérêt de l’endroit. Pas plus qu’il n’y a de « prestations », il n’y a de spécificité. Monique Calon, éducatrice, remarque que l’on crée en principe des lieux pour des catégories : les jeunes, les vieux, les malades mentaux, les alcooliques… « Ici, dit-elle, on cherche à faire cohabiter tout le monde. Quelle que soit la personne qui rentre, elle a sa place ». Il faut reconnaître pourtant que le pari n’est pas encore totalement gagné. Certes, des gens de différents horizons — social, géographique, philosophique pourrait-on dire — se retouvent dans la salle du sous-sol. Certes, il est parfois bien difficile de deviner si un tel est SDF ou ADF (4) — suivant la terminologie des Compagnons — et c’est tant mieux ; il n’en reste pas moins que si les travailleurs sociaux sont très nombreux dans les rangs des ADF — et c’est encore tant mieux — les citoyens lambda restent minoritaires et ont du mal à franchir le seuil. Pourtant, c’est par eux que pourra évoluer le rapport entre ceux du dehors et ceux du dedans, encore que, comme le souligne Paul Blanquart dans son document de travail (5), rappelant la réplique de « La haine » (« Nous sommes enfermés dehors »), les deux notions soient de plus en plus difficiles à cerner. Il n’empêche : pour les Compagnons, il faut briser cette relation unique « cas social - travailleur social » et agir sur le regard disqualifiant que la société porte sur les gens en difficulté. « Le travailleur social est-il là uniquement pour répondre à une commande de la société en ce qui concerne les gens en grande misère, s’interroge Frédéric Signoret, pour travailler à leur réinsertion, leur mieux-être etc. N’y a-t-il pas là une délégation, forcément insatisfaisante puisqu’ainsi la société ne se sent pas vraiment concernée ? » Espace de rencontre et d’échanges, La Moquette veut devenir « un transformateur, un laboratoire de la démocratie pour la société à faire venir ». Et, en écho à ces paroles de Pedro Meca, celles de Paul Banquart : « Voilà qui distingue en profondeur La moquette de l’habituel travail social, qui la rend porteuse d’une redéfinition de celui-ci, contemporaine des actuels défis. »

Mireille Roques

(1) Le Cloître était propriété de l’abbé Pierre qui a ensuite créé l’association.

(2) Les Compagnons de la Nuit La Moquette - 15 rue Gay-Lussac 75005 Paris - Tél. 01 43 54 72 07

(3) Deux responsables (Pedro Meca plus particulièrement chargé des « relations extérieures » et Frédéric Signoret à l’interne), deux éducateurs, une assistante sociale, un animateur. L’équipe s’appuie également sur une douzaine de bénévoles.

(4) SDF : sans domicile fixe ADF : avec domicile fixe

(5) Paul Blanquart : « L‘originalité de La Moquette et son essaimage » - juin 1998.

 


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