Numéro 464, 26 novembre 1998

Le langage des banlieues, culture ou sous culture ?

Pas vraiment une sous culture !


Par J.-P. Goudaillier, professeur de linguistique de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales - Sorbonne de l’Université René Descartes (Paris V). Auteur de l’ouvrage Comment tu tchatches - Dictionnaire du français contemporain des cités paru aux Éditions Maisonneuve et Larose.

« Les jeunes des quartiers savent faire fonctionner une langue et jouer avec les structures linguistiques du français. Ils en ont une certaine connaissance pour pouvoir faire des aphérèses, des apocopes, opérer des troncations, verlaniser des termes. Ceci témoigne d’une technique langagière. »


Pensez-vous que la langue parlée dans les banlieues relève d’une sous-culture et enferme les jeunes dans un ghetto culturel ?

Les jeunes des quartiers du fait de leur exclusion du monde du travail ressentent très fortement la fracture sociale, ce qui les met en position de créer leurs propres systèmes de références au travers de leurs modes vestimentaires, de la musique et du langage. Ainsi par jeu, mais aussi et surtout de manière réactive par rapport à la langue circulante commune à tous les locuteurs, ils instillent dans la langue des éléments identitaires qui sont les leurs. Ils se disent trilingues, et ils affirment savoir parler le verlan, la langue de l’école et celle du bled, comme ils disent. En réalité, il est évident que leurs performances ne sont pas les mêmes, pour ces trois variétés de langue. La forme écrite, voire orale, de la langue de l’école leur pose souvent des problèmes. Cependant, dire que ces jeunes souffrent d’autisme linguistique me semble aller un peu vite. On ne saurait affirmer qu’ils n’ont aucune maîtrise de la langue sous prétexte qu’ils ne dominent pas l’écrit. En fait, il s’agit d’une absence de maîtrise d’un code particulier à savoir l’écrit et d’un certain niveau de langue, celui de l’école. Mais ces jeunes savent faire fonctionner une langue et jouer avec les structures linguistiques du français. Ils en ont une certaine connaissance pour pouvoir faire des aphérèses, des apocopes, opérer des troncations, verlaniser des termes. Ceci témoigne d’une technique langagière.

Cependant, vous ne pensez pas que le peu de vocabulaire employé par ces jeunes les empêche « d’aller vers les autres » et de communiquer avec le reste de la société ?

Répercuter sur l’ensemble d’une population particulière les résultats de tests permettant de déterminer qu’un pourcentage de l’ordre de 10 % des jeunes est en situation d’insécurité linguistique me semble être un peu rapide. Surtout si on laisse en même temps penser que la langue qu’ils pratiquent est affaiblie, quasi exsangue. On ne peut pas dire que tous ceux qui pratiquent le français contemporain des cités ne connaissent pas la langue française ou en maîtrisent en tout et pour tout 400 mots. Toutefois, se voyant refuser l’accès au monde du travail, ces jeunes ne tiennent pas particulièrement à employer la langue de ceux-là mêmes qu'ils soupçonnent de les exclure. La déstructuration de la langue, qu’ils opèrent dès lors consciemment, est un moyen de s’approprier la langue française circulante, qui devient leur langue, celle qu’ils ont transformée, malaxée, façonnée à leur image, digérée pour mieux la posséder, avant même de la dégurgiter, de l’utiliser après y avoir introduit leurs marques identitaires. Cette langue leur permet alors de se fédérer. Ils se donnent ainsi un outil de communication qui se différencie à la fois de leurs différents parlers familiaux et de la forme véhiculaire du français dominant. Mais ils demeurent très conscients du fait qu’ils ont besoin d’une autre variété langagière, celle qui leur est fournie par l’école, pour pouvoir rédiger un CV ou tenir un entretien d’embauche.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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