Numéro 464, 26 novembre 1998

Le langage des banlieues, culture ou sous culture ?

Certainement pas une culture !


Par Alain Bentolila, professeur des universités à la Sorbonne Paris V. Dernier ouvrage paru : L'école contre l'exclusion. Actes VIII. Ed. Nathan, 1998

« Ceux qui y voient une grande créativité, sont tout simplement des « démagos ». Il n’y a pas de verbiage poétique dans les ghettos. Dire que toutes les langues sont égales, c’est très facile, mais il y en a qui donnent les clefs du monde, et d’autres... celles du ghetto. »

 

Que pensez-vous de la « médiatisation » du langage des jeunes de banlieues ?

C’est une question délicate car à y répondre on peut soit passer pour un réactionnaire soit emboucher les trompettes de la démagogie et de l’hypocrisie. Or, en aucun cas il ne faut mépriser ou ignorer l’existant d’autrui, qu’il soit culturel ou social. Les enfants et des adolescents des banlieues et d’ailleurs qui possèdent une langue constituée de quatre cents mots, de structures grammaticales très approximatives jouant sur la thèmatisation à outrance du type : « mon père, le chien il l’a mordu » avec une quasi-absence de maîtrise de la logique et de la chronologie, sont en situation de très grande vulnérabilité, car quiconque arrive vers eux avec un discours maîtrisé fort et structuré leur en imposera au sens le plus simple du terme, c’est-à-dire qu’ils n’auront pas les armes pour le remettre en cause. En conséquence, je ne m’extasie pas devant ces quatre cents mots, fussent-ils extraordinairement nouveaux, chatoyants, et amusants. Pour être clair, je dirai qu’avec ce lexique restreint, ils se font « couillonner »… Or, ceux qui y voient une grande créativité, sont tout simplement des « démagos ». Il n’y a pas de verbiage poétique dans les ghettos. Et j’ajouterai en linguiste, qu’il est nécessaire de regarder la langue, de la décrire de façon rigoureuse, mais aussi de l’analyser dans sa fonction sociale, dans ce qu’elle comporte de pouvoir et d’infériorisation. Dire que toutes les langues sont égales, c’est très facile, mais il y en a qui donnent les clefs du monde, et d’autres celles du ghetto.

Certains affirment cependant que c’est aussi le terreau d’une nouvelle culture ?

Ce n’est ni une culture, ni une langue choisie, car elles sont subies. L’adolescent qui parle « banlieue de Sarcelles ou de Vénitieux », n’a pas fait le choix de s’exprimer ainsi, et il est stigmatisé comme ne sachant et ne maîtrisant que ce vocabulaire. Or, de plus en plus de médias démagogiques prônent ce « parler banlieue ». C’est à mon sens méprisant ; d’autant plus que ce sont ceux qui gardent précieusement les clefs du pouvoir linguistique qui proposent d’apprendre à parler de cette façon.

Quand on est travailleur social et qu'on veut approcher ces jeunes, et disons-le se faire accepter, quelle langue utiliser ?

Cela demande du « doigté » car si le travailleur social emploi un langage trop châtié, le jeune peut se « bloquer » et se fermer. Finalement l’éducateur doit autant essayer de s’adapter au maximum au verbiage des jeunes, autant que de temps à autre pouvoir dire cette simple phrase : « je ne t’ai pas compris »… car c’est essentiel. On pourrait ainsi appeler les éducateurs des « médiateurs de l’occasion » qui aident le jeune à reformuler, et de manière opportune, sa façon de s’exprimer. Ce serait faire œuvre utile, car ces jeunes apprendraient alors à saisir le pouvoir de la langue, donc celui de l’insertion, et du politique.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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