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Extraite de la philosophie des Lumières et taillée sur mesure en 1789, la Déclaration universelle des droits de lhomme est la première pierre dun édifice juridique qui considère lindividu dans ses droits et non plus dans sa soumission à létat de nature. Adoptée en 1989, soit deux siècles plus tard, la Convention internationale des droits de lenfant fixe de la même manière le statut de lenfance. Lavantage de lune et de lautre, et de toutes les conventions internationales en général, provient du fait quelles transcendent les « raisons dÉtat ». Cest pourquoi elles sont des instruments indispensables au développement de la justice sociale, à la fois dans le pays en développement, où sévissent les formes les plus graves de non droit de lenfant, et dans les pays riches, tels que la France. Ainsi le « big-bang des droits de lhomme » serait une façon de garantir la pérennité du mouvement de libération de lêtre humain.
Le concept denfance est une notion moderne. En effet, dans la société occidentale, il faut attendre le XVIIIe siècle pour que lenfance soit pleinement reconnue comme une période spécifique du développement humain. Auparavant, lenfant est généralement considéré comme un « petit animal » voir même, dans Les confessions de Saint Augustin, comme un être maléfique. Dès lors, tant quil na pas atteint un supposé âge de raison, instant à partir duquel il est habillé et considéré comme un adulte, le statut de lenfant nest guère enviable. Et si au chapitre premier de lEmile, Jean-Jacques Rousseau développe des principes dhygiène et des recommandations à légard des nourrices qui témoignent dune réelle rupture avec les représentations sociales de son temps, il nen recommande pas moins au père de ne pas trop investir dans leurs enfants avant que celui-ci nest atteint cet âge de raison. Les murs ont la vie dure ! Ainsi, en dépit dun début de protection de lenfant mis en place en France dans les années 1870-1900, cela nempêche pas que lenfant soit encore soumis à la toute puissance de ladulte et considéré comme de la chair exploitable et consommable jusquau milieu de ce siècle et la période de lentre-deux-guerres . Il lest encore dans la plupart des pays en voie de développement. Mais il lest aussi, de façon plus insidieuse et sournoise, dans les pays développés. Il suffit de voir comment les tabous sur linceste, la pédophilie et la maltraitance saccompagnent de violents débats de société (Actuel, juin 1991, n°6). Ou bien encore, il suffit de constater combien le signalement des maltraitances est un sujet épineux qui met mal à laise y compris les professionnels de laction sociale (Lien Social, n°456)
Or, sil faut plusieurs siècles dévolution et de développement des sociétés pour quémerge lidée dun droit spécifique aux enfants, il faut à peine quelques décennies, en revanche, pour que ce droit se confonde avec la toute puissance de lenfant. Deux facteurs précipitent ce mouvement : la critique de la famille et labandon par la justice dun modèle répressif pour ladoption dun modèle pénal à intégration sociale.
Dans la prolongation du mouvement contestataire des années 70, dont le mouvement hippie et les journées de mai 1968 sont les symboles les plus marquants, le début des années 80 est marqué par une violente critique de la famille. Celle-ci nest plus repérée comme étant le lieu privilégié de lépanouissement de lenfant mais comme un lieu institutionnel de laliénation de lindividu aux normes de la société. Dans La mort de la famille, un ouvrage qui a marqué une génération de travailleurs sociaux, David Cooper, figure du mouvement antipsychiatrique appelle à prendre ses distances avec une conception idyllique de la famille. Sans aller jusque-là, Françoise Dolto insiste pour considérer lenfant comme une personne. Son influence, sans commune mesure avec celle de Cooper, contribue, malgré elle, à brouiller les repères de lautorité parentale. À cela, il faut ajouter les effets de la conjoncture politique et économique. Le refus daccorder aux pères de la première génération dimmigrés maghrébins un statut de citoyen à part entière par le droit de vote aux élections locales et laccroissement exponentiel du chômage contribuent à détériorer les repères parentaux et affaiblissent limage du père.
Mais, au cours de ces dernières décennies, la famille nest pas la seule à perdre son statut de pilier de lordre social. En acceptant dabandonner son modèle répressif la justice va aussi perdre de sa lisibilité. Des premières sociétés de patronage pour les jeunes libérés, qui naissent à Strasbourg en 1823, à lordonnance du 2 février 1945 sur lenfance délinquante, la vision du tout carcéral cède face à lidée dune possible démarche éducative. Certes, cette idéologie philanthropique se heurte à la logique pénitentiaire, et il faut les lois de 1889 et de 1898 pour quémerge lidée de mesures en milieu ouvert. Elles seront complétées par la loi de 1912 pour que se crée une juridiction spéciale pour les enfants et pour que sorganise le régime de « liberté surveillée ». Aujourdhui, lidée de privilégier léducation plutôt que la répression reste à défendre. Dernièrement, les accusations contre le laxisme engendré par la loi de 1945 et les passes darme entre Élisabeth Guigou, la ministre de la Justice, et Jean-Pierre Chevènement, le ministre de lIntérieur, témoignent de lactualité du débat.
Car, paradoxalement, les droits de lenfant pâtissent plus quils ne profitent de cette évolution des images de la famille et de la justice. Lopinion publique crie haro sur la jeunesse par la double dénonciation de « limpunité des délinquants » et de « la démission des familles ». Or, si Jacques Faget affirme que « limpunité constitue non pas lexception mais la règle de fonctionnement du système », limpunité nest pas là où lopinion publique la pense. En effet, quun jeune casseur occasionnel puisse sortir libre de sa comparution devant le juge suscite plus dinterrogation que le fait que, parmi les responsables de la faillite du Crédit Lyonnais, seul le PDG soit, pour lheure, mis en examen, et sans que lon sache la suite qui sera donnée à linstruction. En clair, bien que limpunité soit moins du côté des jeunes délinquants que de celui des criminels en col blanc, seule la première est la plus crûment dénoncée. De même, laccusation de démission portée à lencontre des familles se garde bien de repérer les causes qui peuvent conduire ces dernières à renoncer à léducation de leur enfant. En effet, une analyse lucide conclurait moins à un choix délibéré des familles quà une responsabilité collective. La caution apportée à une économie libérale par le désengagement politique et le développement dun racisme rampant sont les véritables moteurs du délabrement du lien social.
La convention des droits de lenfant tire sa force et son efficacité de ce quelle est, justement, internationale. Elle échappe ainsi au particularisme des nations et au poids des opinions publiques. Dès lors, deux raisons confortent sa nécessité. La première est que la Convention internationale des droits de lenfant saffirme comme un contre pouvoir face à la justice des nations. La justice a depuis toujours une fonction symbolique. En clair, son rôle caché est moins de signifier la frontière entre le permis et linterdit que de renforcer la validité des normes et de rétablir la confiance dans les institutions. Ainsi, tout logiquement, lopinion demande plus de fermeté à légard du casseur qui semble remettre en cause lordre établi, ou plus dintransigeance vis-à-vis des incivilités quotidiennes certains élus parlent de « tolérance zéro » , que vis-à-vis des véritables crimes et délits. Le rôle de la Convention internationale des droits de lenfant est de réaffirmer les droits de lindividu et de prévenir tout risque de dérive sous prétexte, au demeurant légitime, de vouloir maintenir lordre. Le second intérêt de la Convention internationale des droits de lenfant est, dans un contexte social fragilisé, de rappeler à chacun le rôle de la famille. En affirmant les droits fondamentaux de lenfant, la convention interpelle les devoirs tout aussi fondamentaux des parents : assistance, protection et éducation. Ceux-ci constituent à la fois le socle de la responsabilité en éducation et le fondement éthique de léducation.
Philippe Gaberan
Pour en savoir plus :
Brigitte Camdessus et Michel C. Kiener, Lenfance violentée, ed. ESF, Paris 1993
Jacques Faget, Justice et travail social, le rhizome pénal, ed. érès, Toulouse, 1992
Jean-Bernard Paturet, De la responsabilité en éducation, ed. érès, Toulouse, 1995
Crimes et passions françaises, numéro spécial dActuel, juin 1991, n°6
Cest quoi en fait la responsabilité des parents, Lien Social, octobre 1998, n°459
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