150 000 contrats devraient être signés avant la fin de l'année !

Numéro 462, 12 novembre 1998


Les emplois-jeunes mettent le turbo

Les écoles, la justice, la police et bien d'autres encore s'arrachent (presque !) certains jeunes de 18 à 26 ans pour en faire des agents de soutien, d'insertion, d’ambiance, d’accompagnement, d’animation, d’orientation, d’assistance, de médiation, d’environnement, d’accueil, de développement, d'aides-éducateurs etc. A la traîne de tous ces recruteurs on trouve les collectivités locales et aussi — archaïque ou progressiste ? — le secteur sanitaire et social. Quoiqu'il en soit les créations de postes s'accélèrent incontestablement à l'approche de l'échéance 1999. Bilan

C’était depuis quelques années, dans l’air du temps. Déjà en décembre 1994, les deuxièmes rencontres organisées par le ministère de la Jeunesse et des Sports et intitulées Sport et économie, chiffraient à 300 000 emplois les potentialités dans les métiers du sport au sens large ; dans d’autres domaines, tels ceux de l’animation ou de l’humanitaire, il était fait état de pistes à explorer, et de besoins criants. « Raisonnablement », annonçait Le Monde Initiatives du 8 février 1995 consacré aux Jeunes en exploration, « ces secteurs sont appelés à se développer »

Fin août 97, un projet de loi pour la création de 350 000 emplois-jeunes dans les secteurs publics, para-public et associatif est adopté par le conseil des ministres : vingt-deux métiers nouveaux apparaissent, concernant l’éducation (soutien scolaire, prévention de la violence, coordination de projets éducatifs), la famille, la santé ou la solidarité (petite enfance, accompagnement de personnes dépendantes, réinsertion à la sortie de l’hôpital), le logement et la vie des quartiers (agent de gestion locative, d’entretien polyvalent, de médiation), les transports (accompagnateur, agent de prévention et d’ambiance), la culture (initiation aux nouvelles technologies, valorisation du patrimoine), la justice (médiation pénale, familiale, accueil des familles de détenus, accompagnement de la réinsertion des détenus), l’environnement (entretien des espaces naturels, traitement des déchets) ou la sécurité (accueil et orientation des victimes, médiation locale).

Aujourd’hui, les chiffres pleuvent : celui de 138 250 conventions signées au 1er octobre dernier, par exemple, tend à indiquer que l’objectif de 150 000 emplois-jeunes à la fin de cette année sera réalisé ; les collectivités locales ont, elles, créé 21 700 emplois-jeunes, annonçait un bilan du ministère de l’Emploi et de la Solidarité le 8 octobre dernier ; la ville de Paris s’engageait, à la même époque, à embaucher 500 jeunes d’ici la fin de l’année dans les secteurs de l’environnement, de la sécurité et de la solidarité.

À ce jour, 40 000 aides-éducateurs sont en poste dans les collèges et les écoles primaires, et 20 000 autres devraient être recrutés d’ici la fin de l’année. Le ministère de la Justice, lui, a produit un petit dépliant intitulé Les emplois-jeunes pour la Justice avec plusieurs volets d’activités : l’accès au droit (maisons de justice et du droit, accompagnement des mineurs et du public), les alternatives au procès (médiations pénale et familiale), le soutien aux publics les plus fragiles (aide aux victimes, protection des incapables majeurs, assistance à la prise en charge des auteurs et victimes d’infractions pénales, accueil de familles de détenus), le soutien de l’action auprès des jeunes suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse (animations diverses, insertion sociale et professionnelle), et le soutien de l’action auprès des détenus de l’administration pénitentiaire (assistance à la réinsertion et à la gestion des associations socioculturelles, amélioration de la prise en charge des problèmes de santé…) (1). Même la gendarmerie se lance dans les emplois-jeunes : 800 dès ce mois d’octobre, 3 000 avant la fin de l’année 1999, qui iront renforcer des unités surchargées de gendarmerie ; la perspective prochaine de la fin de la conscription explique que celle-ci entende remplacer ses appelés par des emplois-jeunes. La police nationale, elle, s’est engagée à employer 20 000 adjoints de sécurité et, plus largement 35 000 emplois de sécurité, dont les fonctions devraient concerner en premier lieu l’accueil dans les commissariats ou l’aide aux victimes de la délinquance. La culture est elle aussi concernée : initialement, dans un rapport remis il y a environ un an, le 15 octobre 1997, à Catherine Trautmann, l’estimation des jeunes pouvant être prévus dans des fonctions à développer — de médiation, de valorisation du patrimoine, de développement des pratiques amateurs, d’aide au développement… — se situait dans une fourchette allant de 10 000 à 20 000 : pourraient être développées dans les années qui viennent, à titre d’exemple, des activités telles que le théâtre en prison ou à l’hôpital, les accompagnements dans les musées, les animations linguistiques ou en culture scientifique, les conseils techniques auprès d’associations… Le développement du tourisme culturel pourrait aussi, via les collectivités territoriales, les chambres des métiers ou les offices de tourisme, encourager des emplois tels qu’agent-développeur du patrimoine, ou assistant d’études documentaires.

Les HLM, peu à peu, dessinent de nouveaux métiers pour les jeunes chômeurs, emplois-jeunes de proximité concernant les domaines de la gestion locative, l’entretien-maintenance et la médiation-sécurité (cf. l’expérience des correspondants de nuit).

Les appellations abondent : agents divers — d’accès au droit, de soutien scolaire et d’aide à l’insertion, d’ambiance, d’accompagnement et d’animation au bénéfice des personnes âgées, d’aide et d’orientation des familles, d’assistance aux démarches administratives, de médiation sociale, d’environnement, d’accueil, de développement du patrimoine, d’animation économique, etc. —, auxiliaires de vie, éco-cantonniers, coordonnateurs, médiateurs du livre en bibliothèque… Les vingt-deux activités définies le 20 août 1997 par Martine Aubry ont généré mille et un emplois de proximité.

Être âgé de 18 à 26 ans — jusqu’à 30 ans si l’on est reconnu comme personne handicapée ou si l’on n’a pas droit aux allocations de l’assurance chômage — est la condition première pour bénéficier d’un emploi-jeune. Le contrat établi est d’une durée de cinq ans, le salaire en général équivalent au SMIC. Les missions locales, les permanences d’accueil, d’information et d’orientation (PAIO) et les agences nationales pour l’emploi (ANPE) se font les relais des offres d’emploi.

La France n’est pas le seul pays d’Europe à tenter de résorber ainsi le chômage de ses jeunes : en Allemagne aussi, les sociaux-démocrates du SPD et les Grünen (Verts) ont conjointement lancé, début octobre, un programme de création immédiate de 100 000 emplois-jeunes, financés par l’agence fédérale pour l’emploi.

En France, tout ne va pas pour le mieux pour autant : le 2 octobre dernier, trois syndicats d’enseignants, UD-Éducation, le Snuipp-FSU et le SE-FEN appelaient les emplois-jeunes de l’Education nationale à faire grève à Paris, au motif que le principe des 200 heures annuelles de formation (à faire sur le temps de travail) n’était pas respecté, mais aussi qu’ils se trouvaient en concurrence directe avec des emplois municipaux de surveillance et d’animation périscolaires.

La question de la pérennité préoccupe également nombre d’intervenants : que se passera-t-il au bout de cinq ans, lorsque se désengageront les pouvoirs publics ? Quelques initiatives apparaissent ici ou là, qui se veulent éléments de réponse : fin 1997, la Caisse des dépôts et consignations signait avec le ministère de l’Emploi et de la Solidarité et celui de l’Économie un protocole d’accord dans lequel elle s’engage à injecter 150 millions de francs entre 1998 et 2000 dans l’ingénierie de projets, en vue de passer le cap de la fin du plan emplois-jeunes en 2002 ; de même, des objectifs analogues seront poursuivis dans le domaine des services à domicile. De son côté, le Centre national de formation du personnel territorial (CNFPT) se propose de détecter, dans cette même logique, les emplois et compétences, et l’Union des foyers de jeunes travailleurs (UFJT) a engagé un travail d’enquête sur l’emploi dans le domaine du développement local, et des besoins exprimés par le monde social et associatif (2). Un plan d’organisation générale de l’action a d’ailleurs été proposé par Bertrand Schwartz (voir page 8 son interview par Guy Benloulou).

L’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (Uniopss) s’interroge sur le remplacement progressif du terme initial nouveaux services par celui de nouveaux emplois (voir LS n°459, Social Actualités) ; dans Union sociale n°119 (octobre 98), elle questionne un dispositif qui, « dans les associations sanitaires et sociales, semble marquer le pas » : les estimations, dans notre secteur, n’atteignent que moins de deux mille emplois-jeunes à la fin du premier semestre de cette année. Les questions du cofinancement (les 20 % non pris en charge par l’État, et parfois davantage si l’employeur positionne l’emploi-jeune dans une convention collective), celle de la pérennisation mettent les associations sanitaires et sociales « en porte à faux », sans parler des relations difficiles avec l’administration, relève encore l’Uniopss (3).

En bref, si une association crée un poste de travail le 1er juin 1998, l’État financera ce poste, s’il est pourvu, jusqu’au 1er juin 2003 ; si le jeune X, qui occupe ce poste depuis le 1 juin1998, le quitte au 1 juin 2001, il peut être remplacé par un autre jeune à partir du 1 juin 2001, l’aide de l’État s’arrêtant toujours le 1 juin 2003 (4).

L’Union nationale des associations pour la sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence (Unasea) indique, pour ce qui la concerne, qu’au 30 septembre 1998, 148 projets ouvrant sur 172 emplois avaient été déposés par 45 associations adhérentes à l’Union, dans 45 départements ; 17 conventions, à ce jour, sont signées par les préfets, représentant 70 emplois ; et si 8 projets ont été refusés (14 emplois), ce sont 43 dossiers qui sont bloqués « notamment en raison de la difficulté à financer les 20 % du salaire à la charge de l’employeur » Dans un département, une association de prévention spécialisée a dû qualifier un jeune conducteur de minibus de « gestionnaire d’espace d’accueil itinérant » pour voir aboutir son projet…

Pointant deux difficultés — l’application aux emplois jeunes de la convention collective de 1966 et les disparités de traitement administratif —, le président de l’Unasea écrivait, le 2 octobre dernier, à la garde des Sceaux : « il semble urgent que soit reconnu, uniformément sur l’ensemble du territoire, le caractère d’utilité sociale des emplois créés par les associations engagées dans la mise en œuvre des politiques sociales de la collectivité publique ».

L’association départementale pour la sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence (ADSEA) des Yvelines, par exemple, avait émis le souhait de s’inscrire dans cette dynamique, mais sous ces conditions : salaire minimum conventionnel (convention collective de 1966) et engagement réciproque dans une démarche de formation (éventuellement assurée par l’école d’éducateurs de Buc) ; mais fin octobre dernier, la Direction de l'action sociale du département des yvelines (DASDY) n’avait toujours pas accepté de rémunérer les jeunes bénéficiaires comme il était demandé, maintenant le SMIC. Géré par la même Sauvegarde, un établissement éducatif, Les nouvelles charmilles (5), a toutefois pu embaucher une jeune fille comme emploi-jeune — un montage financier permettant l’embauche au salaire conventionnel minimum — pour sa section Chantier-école, formule d’accompagnement vers l’insertion proposant des chantiers de confection, de livraison et de service de repas, ou encore des travaux de proximité, activités auxquelles s’ajoutent la recherche des stages en entreprises ou la recherche d’emploi. Cette section est gérée par deux titulaires diplômés.

Les prérequis du poste emploi-jeune : bachelier, une formation en animation, permis VL, « capacité à supporter les passages à l’acte des jeunes filles accueillies », et « qualités de travail en équipe » Ce contrat jeune lui permettra d’envisager un des métiers de l’éducation spécialisée : éducateur technique spécialisé, éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants, moniteur éducateur, animateur, assistante sociale… En outre, la Sauvegarde mettra en place une formation dans le cadre de son institut de formation, Buc-Ressources.

Autre exemple dans le même département des Yvelines : une association Rencontre parents enfants (ARPE) est en train de voir le jour — démarrage officiel début janvier 1999 —, financée par la caisse d’allocations familiales et la DASDY : deux emplois-jeunes seront embauchés pour l’encadrement et la surveillance de droits de visite parents/enfants, avec deux éducateurs, le samedi, dans le cadre de mesures d’assistance éducative.

Joël Plantet

(1) On peut se les procurer au service de l’information et de la communication du ministère de la Justice - 13, Place Vendôme - 75001 Paris. Minitel 3615 Justice (1,01 la minute) Internet : http :/www. justice. gouv. fr

(2) Voir à ce sujet Le Monde Initiatives du 22 avril 1998, Faire durer les emplois-jeunes au-delà de leur financement par l’État.

(3) Uniopss - 133, rue Saint-Maur - 75541 Paris cedex 11. Tél. 01 53 36 35 00.

(4) Un document intitulé Emplois Jeunes, Questions réponses, a été édité par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité.

(5) UNASEA - 118, rue du Château des rentiers - 75013 Paris. Tél. 01 45 83 50 60. Les nouvelles charmilles - 12, rue Félicien-David - 78100 Saint-Germain-en-Laye. Tél. 01 34 51 29 30


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