Numéro 460, 29 octobre 1998


Commentaire de Dominique Turbelin éducateur à la PJJ et auteur de : « La justice a-t-elle encore besoin d’éducateurs ? » (1)

Comment percevez-vous la circulaire en matière de délinquance juvénile qui, dit Elisabeth Guigou (voir ci-contre), « favorise chez le mineur un processus de responsabilisation ainsi qu’une prise de conscience de la loi pénale et des conséquences de sa violation à l’égard de la victime et de la société » ?

Par cette circulaire, l’administration annonce qu’on va donner plus de place au Parquet, donc retirer du pouvoir aux juges des enfants. Ainsi dès la plainte déposée, et le délit constaté, le Parquet va pouvoir aller vite, et engager une action juridique. La raison avancée est d'être plus clair avec les jeunes. Mais de fait ces décisions se prennent sans l’avis du juge des enfants, donc en contradiction avec l’esprit de l’ordonnance de 45. Règle-t-on quelque chose en transférant cette contradiction du cabinet du juge des enfants au bureau du procureur ? J’en doute fort.

Cependant répondre plus rapidement aux actes de délinquance et responsabiliser les familles trouve un écho favorable auprès de l'opinion ?

Bien sûr il faut répondre aux actes de délinquance qui sont posés par les jeunes, et ce, le plus vite possible, par nécessité éducative, mais faut-il pour autant prendre des mesures générant des effets pervers ?

Le problème majeur de la PJJ est qu’elle ne s’est jamais sentie confortée dans ces missions sur du long terme. C’est-à-dire qu’on se trouve face à une administration à qui de temps en temps, on donne un coup de pouce en termes de personnels ou de budget… de manière à la maintenir en survie, mais jamais on ne la confirme suffisamment pour qu’elle exerce correctement ses missions. Cette année, le budget qui lui est alloué par le ministère est correct, mais qu’est-ce qui garantit que l’année prochaine ce ne sera pas l’inverse ?

Dans l’Essonne, par exemple, le procureur de la République se trouve obligé de refuser de signer les contrats locaux de sécurité, sur certaines villes, car il n’y a pas suffisamment d’éducateurs auprès du tribunal : certains services reçoivent des mesures des juges des enfants, mais il faut attendre six mois avant qu’un éducateur puisse intervenir…

C'est vrai aussi que certaines familles n’assurent pas leur tâche éducative auprès de leurs enfants, mais les sanctionner par le retrait des allocations familiales ou autres, en pensant ainsi être efficaces, c’est réellement se moquer du monde. D’autant que la circulaire en matière de délinquance juvénile, ne dit pas un mot de l’état de détresse sociale dans lequel se trouve une bonne partie de la population aujourd’hui. Or, beaucoup de ces familles n’ont que ces maigres ressources pour vivre. Comment un père sans travail qui ne touche que les « alloc », va-t-il résoudre le problème éducatif de son fils ou de sa fille si en plus on lui retire, ce qui lui reste de dignité ?

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) Chez érès en 1995.


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