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La France qui gagne c'est aussi à La Grande-Borne !Avec les collectifs, réseaux, amicales, entraides, solidarité... |
« Jai vécu dans une cité qui fait peur », annonce en couverture, pas peu fier, Paris-Match du 1er octobre dernier (n°2575, suivi dun second volet dans le n° 2576), présentant un « grand reportage », genre extrême, dune journaliste qui a «affronté» ladite cité. Le ton est posé. Les chaumières vont frémir. Poursuivons : « une jungle en béton où les fauves sont des chiens et où la force fait loi », « manuel de survie de la cité », « ronde des dealers ostentatoire », etc. Les clichés salignent en effet, fort complaisamment, en une jolie collection déjà vue, tous dans le même sens : coquard autour de lil droit du gardien de la cité, pitbulls et seringues à chaque coin de couloir, « bizness » à tous les étages, poubelles incendiées et stock-car du samedi soir, services publics plus que démissionnaires, dégradations diverses et minutieusement détaillées Vivre ici est tout simplement apocalyptique, nous martèle-t-on, et la relation violente bien saignante, oui de certains aspects du quotidien, la généralisation outrancière, le trucage (au moins trois des photos du « reportage » nont pas été prises dans le quartier), doit probablement faire vendre du papier.
Au passage, la journaliste éclairée tape sur l« assistante sociale » du « foyer de prévention contre la délinquance » (?) qui promet de contribuer à concurrence de 1 000 francs au voyage dété dun jeune délinquant, ou sur ces petits malins qui se font « placer dans une famille daccueil de la Ddass » pour se faire tout payer (?). On voit le genre dinvestigation. Le « médiateur ( ), ton professoral mais cool, post-baba » ne sert à rien et « sil y a du grand banditisme, du trafic dur, du terrorisme à la G.b., ce ne sont pas trois éducateurs qui vont tout stopper. » Concernant les travailleurs sociaux, tout est dit. Non, pas encore : « Il a moins de 25 ans. Il est éducateur, donc anonyme forcément : « on va en course demain, jai récupéré un chéquier avec douze chèques dedans » Lautre : « ouais, mais tas pas les papiers, on peut rien acheter au-dessus de 300. » Léducateur : « jai la carte didentité. Cest un plan portefeuille. On va se payer de la sape de marque, jte dis Avec ça, on passe partout à lAgora (le grand centre commercial dEvry) ». Educ/délinquant, même combat : les lecteurs de Paris-Match en ressortent édifiés, et archi-informés.
En réalité, tout sensationnalisme populiste mis à part, toute complaisance démagogique écartée, quen est-il ? Probablement un quartier dont les difficultés sont bien réelles, mais sur lesquelles rien, absolument rien naura été écrit dans ce genre d« enquête ».
Fin 1992, la cité de la Grande Borne, à Grigny, avec ses 3 800 logements, subit un fort endettement locatif, et une situation dégradée : on dénombre alors 1 600 locataires endettés dont 300 familles subissent une dette dont le montant est supérieur à 35 000 francs et dix familles ont un endettement supérieur à 200 000 francs , 800 procédures dexpulsions en cours, dont quarante que le commissaire a décidé de mener à terme, 40 FSL par an et plusieurs centaines de locataires avec lesquels le bailleur na plus aucun contact Lamicale des locataires, inquiétée par le nombre croissant dexpulsions locatives, interpelle la DDASS de lEssonne sur une « remobilisation sociale à partir du traitement de lendettement ».
Un collectif des locataires en impayés de loyer de la Grande Borne va naître ils sont plus de 350 aujourdhui encore et des réflexions engagées sur des menus équilibrés et économiques, des recettes échangées (avec laide dune diététicienne de la DASS), des courses collectives organisées. Une entraide se met parallèlement en place pour la remise en état des logements ; une charte est signée avec lEDF, des assurances habitation sont de nouveau contractées.
En mars 94, une commission locale de traitement des impayés de loyer (CLTI) rassemble les intervenants concernés par le traitement des impayés de loyer du quartier : co-présidée par la mairie et la sous-préfecture, elle réunit les services sociaux du département, le bailleur, lamicale des locataires, la DDASS, la CAF, lUDAF, le CCAS et la DDE. Commission de « veille sociale », privilégiant la proximité et le soutien, elle est vigilante sur la remobilisation des locataires endettés ; elle protège du risque dexpulsion et ce, quel que soit le montant de la dette , soutient les volontés de requalification sociale, propose pour chaque situation individuelle des solutions de traitement de la dette en préconisant larticulation au niveau départemental des dispositifs existants et une application souple et adaptée des procédures en vigueur.
Troisième étage du dispositif, une commission de niveau départemental, en outre, devrait assurer le traitement des dettes lourdes et redonner aux habitants un statut de locataires en titre : mais depuis cinq ans, faute de volonté politique, cette commission na pu encore se mettre en place. Le collectif estime quil faudra bien un jour lever ces blocages, « sauf à laisser un parc rester dans loccupation locative sans titre, à ne pas accepter de reconnaître une mobilisation que les textes et toutes les directives tant nationales queuropéennes ne cessent de préconiser et surtout à tuer lespoir de ceux qui attendent que leurs efforts finissent par trouver une juste réponse »
Reprenant la comparaison avec la triste image proposée de leur quartier dans Paris-Match, les membres du collectif se demandent ainsi si les habitants de la Grande Borne sont « une population quil faut gérer (au moindre coût bien sûr), surveiller, punir, contrôler, regarder parce quelle est pauvre, précarisée, à risques, réputée sans repères, hors devoirs et hors droits, ou bien une population que les institutions doivent entendre dans ses symptômes de souffrance sociale ( ) et en comprendre les causes ? »
Lamicale des locataires réfléchit, actuellement, à une médiation, quelle estime nécessaire, entre les habitants de la cité et les travailleurs sociaux du secteur : elle pourrait ainsi être à linitiative dune lettre adressée à ces derniers par les habitants de la Grande Borne, pour évoquer dune part les difficultés et besoins rencontrés, mais aussi pour donner des pistes en vue dune amélioration des relations.
Plus largement, un collectif dassociations nommé Objectif Bien Vivre (1) fédère dailleurs plusieurs organismes le centre social, la même amicale de locataires, la confédération syndicale des familles, des parents délèves et enseignants, des réseaux déchanges de savoirs, des associations agissant sur le quartier en vue d« une action à long terme pour faire avancer le bien-être et la sécurité sur notre cité » : semaines de rencontres à la maison de quartier, expositions sur le racisme, rencontres avec le professeur Albert Jacquard, fabrication de fresques à partir de graffitis, réalisation de cartes postales réalisées et vendues par les jeunes pour améliorer les relations de voisinage, organisations de sorties en famille, etc.
Créé fin 97, le collectif est effectivement parti dun constat alarmant des incivilités et du sentiment dinsécurité présents sur le quartier ; il a permis dans un premier temps des rencontres mensuelles, a lancé ses premières actions décoration des quatre grands transformateurs EDF, repas de quartiers, etc. et concocté quelques projets : démarches pour lobtention dun « local vitrine » à lendroit le plus fréquenté de la cité, changement des boites aux lettres dégradées, mise en place de messagers (dans le cadre des emplois-jeunes, ces « journalistes de proximité » informent les familles des activités et propositions de chaque association et de celles du collectif, et recueillent réactions, critiques, suggestions.
Nous sommes là très loin dun journalisme sensationnaliste, minimaliste, délibérément ignorant de ce qui fait le tissu social dans sa profondeur et son dynamisme : « chaque fois quun journal, une radio, une télé, donnent de nous la plus mauvaise image possible », concluent les habitants de lamicale, « chaque fois il devient plus difficile pour nous de trouver un emploi, une école, un logement ou un ami. Il est prioritaire de changer limage de la cité ».
Joël Plantet
(1) Maison des Associations - 1 rue du Minotaure - La Grande Borne - 91350 Grigny.
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