Fenêtres sur cœur

Numéro 460, 29 octobre 1998

La France qui gagne c'est aussi à La Grande-Borne !

Avec les collectifs, réseaux, amicales, entraides, solidarité...

« J’ai vécu dans une cité qui fait peur », annonce en couverture, pas peu fier, Paris-Match du 1er octobre dernier (n°2575, suivi d’un second volet dans le n° 2576), présentant un « grand reportage », genre extrême, d’une journaliste qui a «affronté» ladite cité. Le ton est posé. Les chaumières vont frémir. Poursuivons : « une jungle en béton où les fauves sont des chiens et où la force fait loi », « manuel de survie de la cité », « ronde des dealers ostentatoire », etc. Les clichés s’alignent en effet, fort complaisamment, en une jolie collection déjà vue, tous dans le même sens : coquard autour de l’œil droit du gardien de la cité, pitbulls et seringues à chaque coin de couloir, « bizness » à tous les étages, poubelles incendiées et stock-car du samedi soir, services publics plus que démissionnaires, dégradations diverses et minutieusement détaillées… Vivre ici est tout simplement apocalyptique, nous martèle-t-on, et la relation violente — bien saignante, oui — de certains aspects du quotidien, la généralisation outrancière, le trucage (au moins trois des photos du « reportage » n’ont pas été prises dans le quartier), doit probablement faire vendre du papier.

Au passage, la journaliste éclairée tape sur l’« assistante sociale » du « foyer de prévention contre la délinquance » (?) qui promet de contribuer à concurrence de 1 000 francs au voyage d’été d’un jeune délinquant, ou sur ces petits malins qui se font « placer dans une famille d’accueil de la Ddass » pour se faire tout payer (?). On voit le genre d’investigation. Le « médiateur (…), ton professoral mais cool, post-baba » ne sert à rien et « s’il y a du grand banditisme, du trafic dur, du terrorisme à la G.b., ce ne sont pas trois éducateurs qui vont tout stopper. » Concernant les travailleurs sociaux, tout est dit. Non, pas encore : « Il a moins de 25 ans. Il est éducateur, donc anonyme forcément : « on va en course demain, j’ai récupéré un chéquier avec douze chèques dedans… » L’autre : « ouais, mais t’as pas les papiers, on peut rien acheter au-dessus de 300. » L’éducateur : « j’ai la carte d’identité. C’est un plan portefeuille. On va se payer de la sape de marque, j’te dis… Avec ça, on passe partout à l’Agora (le grand centre commercial d’Evry) ». Educ/délinquant, même combat : les lecteurs de Paris-Match en ressortent édifiés, et archi-informés.

En réalité, tout sensationnalisme populiste mis à part, toute complaisance démagogique écartée, qu’en est-il ? Probablement un quartier dont les difficultés sont bien réelles, mais sur lesquelles rien, absolument rien n’aura été écrit dans ce genre d’« enquête ».

Fin 1992, la cité de la Grande Borne, à Grigny, avec ses 3 800 logements, subit un fort endettement locatif, et une situation dégradée : on dénombre alors 1 600 locataires endettés — dont 300 familles subissent une dette dont le montant est supérieur à 35 000 francs et dix familles ont un endettement supérieur à 200 000 francs… —, 800 procédures d’expulsions en cours, dont quarante que le commissaire a décidé de mener à terme, 40 FSL par an et plusieurs centaines de locataires avec lesquels le bailleur n’a plus aucun contact… L’amicale des locataires, inquiétée par le nombre croissant d’expulsions locatives, interpelle la DDASS de l’Essonne sur une « remobilisation sociale à partir du traitement de l’endettement ».

Un collectif des locataires en impayés de loyer de la Grande Borne va naître — ils sont plus de 350 aujourd’hui encore — et des réflexions engagées sur des menus équilibrés et économiques, des recettes échangées (avec l’aide d’une diététicienne de la DASS), des courses collectives organisées. Une entraide se met parallèlement en place pour la remise en état des logements ; une charte est signée avec l’EDF, des assurances habitation sont de nouveau contractées.

En mars 94, une commission locale de traitement des impayés de loyer (CLTI) rassemble les intervenants concernés par le traitement des impayés de loyer du quartier : co-présidée par la mairie et la sous-préfecture, elle réunit les services sociaux du département, le bailleur, l’amicale des locataires, la DDASS, la CAF, l’UDAF, le CCAS et la DDE. Commission de « veille sociale », privilégiant la proximité et le soutien, elle est vigilante sur la remobilisation des locataires endettés ; elle protège du risque d’expulsion — et ce, quel que soit le montant de la dette —, soutient les volontés de requalification sociale, propose pour chaque situation individuelle des solutions de traitement de la dette en préconisant l’articulation au niveau départemental des dispositifs existants et une application souple et adaptée des procédures en vigueur.

Troisième étage du dispositif, une commission de niveau départemental, en outre, devrait assurer le traitement des dettes lourdes et redonner aux habitants un statut de locataires en titre : mais depuis cinq ans, faute de volonté politique, cette commission n’a pu encore se mettre en place. Le collectif estime qu’il faudra bien un jour lever ces blocages, « sauf à laisser un parc rester dans l’occupation locative sans titre, à ne pas accepter de reconnaître une mobilisation que les textes et toutes les directives tant nationales qu’européennes ne cessent de préconiser et surtout à tuer l’espoir de ceux qui attendent que leurs efforts finissent par trouver une juste réponse »…

Reprenant la comparaison avec la triste image proposée de leur quartier dans Paris-Match, les membres du collectif se demandent ainsi si les habitants de la Grande Borne sont « une population qu’il faut gérer (au moindre coût bien sûr), surveiller, punir, contrôler, regarder parce qu’elle est pauvre, précarisée, à risques, réputée sans repères, hors devoirs et hors droits, ou bien une population que les institutions doivent entendre dans ses symptômes de souffrance sociale (…) et en comprendre les causes ? »

L’amicale des locataires réfléchit, actuellement, à une médiation, qu’elle estime nécessaire, entre les habitants de la cité et les travailleurs sociaux du secteur : elle pourrait ainsi être à l’initiative d’une lettre adressée à ces derniers par les habitants de la Grande Borne, pour évoquer d’une part les difficultés et besoins rencontrés, mais aussi pour donner des pistes en vue d’une amélioration des relations.

Plus largement, un collectif d’associations nommé Objectif Bien Vivre (1) fédère d’ailleurs plusieurs organismes — le centre social, la même amicale de locataires, la confédération syndicale des familles, des parents d’élèves et enseignants, des réseaux d’échanges de savoirs, des associations… — agissant sur le quartier en vue d’« une action à long terme pour faire avancer le bien-être et la sécurité sur notre cité » : semaines de rencontres à la maison de quartier, expositions sur le racisme, rencontres avec le professeur Albert Jacquard, fabrication de fresques à partir de graffitis, réalisation de cartes postales réalisées et vendues par les jeunes pour améliorer les relations de voisinage, organisations de sorties en famille, etc.

Créé fin 97, le collectif est effectivement parti d’un constat alarmant des incivilités et du sentiment d’insécurité présents sur le quartier ; il a permis dans un premier temps des rencontres mensuelles, a lancé ses premières actions — décoration des quatre grands transformateurs EDF, repas de quartiers, etc. — et concocté quelques projets : démarches pour l’obtention d’un « local vitrine » à l’endroit le plus fréquenté de la cité, changement des boites aux lettres dégradées, mise en place de messagers (dans le cadre des emplois-jeunes, ces « journalistes de proximité » informent les familles des activités et propositions de chaque association et de celles du collectif, et recueillent réactions, critiques, suggestions.

Nous sommes là très loin d’un journalisme sensationnaliste, minimaliste, délibérément ignorant de ce qui fait le tissu social dans sa profondeur et son dynamisme : « chaque fois qu’un journal, une radio, une télé, donnent de nous la plus mauvaise image possible », concluent les habitants de l’amicale, « chaque fois il devient plus difficile pour nous de trouver un emploi, une école, un logement… ou un ami. Il est prioritaire de changer l’image de la cité ».

Joël Plantet

(1) Maison des Associations - 1 rue du Minotaure - La Grande Borne - 91350 Grigny.


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