C'est quoi, en fait, la responsabilité des parents ?

Numéro 459, 22 octobre 1998

«Couple, filiation et parenté aujourd’hui. Le droit face aux mutations de la famille et de la vie privée»

Par Irène Théry, sociologue du droit, spécialiste des questions de la famille

Quelles sont les interactions et les différences entre l’approche du rapport Bruel et la vôtre sur la famille ?

Avec Alain Bruel nous avons travaillé chacun avec des équipes différentes, mais il y a eu de nombreuses interactions et la démarche de ces deux rapports est très proche ; car nous partons du même constat à savoir qu’il existe aujourd’hui une crise au niveau de la paternité, et cette problématique n’a pas été jusqu’à présent assez pris en compte ; elle renvoie en fait à une question plus globale sur la parentalité.

En effet, il n’y a pas que les pères qui sont confrontés à des difficultés, beaucoup de parents ont du mal à se situer en tant que parents et éprouvent des difficultés avec leurs enfants, auxquelles s’ajoutent pour les pères des problèmes spécifiques lors de séparations.

Les juges aux affaires familiales n’ont-ils pas une responsabilité dans la non prise en compte de la fonction paternelle auprès de l’enfant ?

Non, les juges ne sont pas plus « anti-pères » que la société. Les situations où l’enfant réside chez la mère, sont aussi fréquentes que lorsque les couples ont le choix et divorcent par consentement mutuel, c’est-à-dire, là où les juges n’ont pas à intervenir. Souvent même les juges ont été en avance dans leur conscience sur l’importance de la place du père. Ce qui est vrai cependant est que la loi actuelle avec ses contradictions autorise un certain nombre de juges à refuser des hébergements alternés en affirmant que c’est mauvais pour l’enfant. Ils vont donc parfois à l’encontre même du choix des parents. L’évolution de la loi peut avoir une bonne influence.

Pensez-vous alors que les politiques sont un frein à l’évolution de la loi ?

J’ai l’impression quand même d’une certaine évolution dans la prise de conscience des politiques de ces problèmes et notamment du récent gouvernement. Auparavant, l’autorité parentale était vécue comme une notion conservatrice ; or j’ai remarqué à l’occasion de la conférence de la famille que ce concept était tout à fait revendiqué par les politiques de gauche, comme n’étant pas le vieil autoritarisme d’autrefois, mais l’expression même de la responsabilité des parents. Il y a donc une évolution très évidente par rapport à la campagne sur les droits de l’enfant qui a eu lieu il y a 10 ans, et dans laquelle existait toujours une suspicion sur l’autorité parentale a priori. Jean-Pierre Rosenczveig l’avait même dénoncé. C’est en conséquence un progrès au niveau politique, qui rétablit les parents dans leur place et leurs responsabilités.

Compte tenu de la modification constante de la notion de famille, pensez-vous que la loi doit régulièrement s’adapter à ces transformations ?

La famille est une institution vivante en perpétuel mouvement. Elle a évolué très rapidement ces dernières décennies car les relations entre les hommes et les femmes se sont transformées au niveau d’une certaine égalité qui était impensable par le passé. La considération pour l’enfant s’est aussi considérablement accrue. Les rapports entre les générations se sont améliorés, mais tous ces phénomènes ne doivent pas conduire à une sorte de « zapping de la loi », il faut aussi qu’existe une certaine stabilité dans les repères, qui sans figer les évolutions, permet tout de même que les gens ne soient pas dans le désarroi par manque de références. Le moment est donc arrivé de faire le point et de donner un certain nombre de grands repères qui permettent d’entériner les transformations dans ce qu’elles ont de positif, et de les contrôler dans ce qu’elles peuvent avoir de négatif.

Les travailleurs sociaux sont-ils à même de répondre aux questionnements et aux problèmes que rencontrent les familles dont ils ont la charge ?

Les travailleurs sociaux sont confrontés non seulement à l’évolution de la famille en général, mais souvent à ses effets dans les milieux défavorisés et toutes les enquêtes montrent que nous vivons toutes ces évolutions mais nous n’en payons pas tous le même prix.

Les travailleurs sociaux rencontrent les situations les plus difficiles où le désarroi actuel dans les repères produit le plus d’effet. Or, jusqu’à présent, ils ont reçu une formation sur la famille axée principalement sur l’aspect psychologique ; ce qui certes n’est pas inutile mais qui se fait au détriment d’une analyse plus sociologique des transformations. Il s’agit donc à mon sens de rééquilibrer cette formation afin de leur donner des éléments de compréhension des grands changements de société qui se produisent aujourd’hui.

De même, il me semble qu’un apport de sciences politiques sur les politiques familiales serait judicieux, car cela permettrait aussi au travailleur social de mieux repérer où est sa place. Ainsi dans le malaise du travail social aujourd’hui, il y a un problème nouveau reposant sur le fait qu’un professionnel du social se vit souvent comme un représentant des problèmes des familles dont il s’occupe. Or, depuis quelque temps, les travailleurs sociaux sentent qu’ils ne peuvent plus s’en tenir à cette position parce qu’ils désapprouvent un certain fonctionnement familial dont ils sont témoins. Ils ne peuvent plus voir uniquement les gens comme victimes de la société quand ils constatent des problèmes, des comportements qui les mettent mal à l’aise. Là je crois qu’il leur faut retrouver une place qu’ils ont un peu perdue qui est celle de représentants des valeurs de la démocratie, pas simplement articulées autour de la comparaison à l’égard des problèmes, mais aussi en disant : « quelles que soient les difficultés quand on fait une société ensemble, on doit avoir des exigences qui soient les mêmes pour tous… ».

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) Ce rapport remis en mai 1998 au gouvernement est aujourd’hui publié aux éditions Odile Jabob/La documentation française - 416 p. 85 F.


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