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«Couple, filiation et parenté aujourdhui. Le droit face aux mutations de la famille et de la vie privée» |
Quelles sont les interactions et les différences entre lapproche du rapport Bruel et la vôtre sur la famille ?
Avec Alain Bruel nous avons travaillé chacun avec des équipes différentes, mais il y a eu de nombreuses interactions et la démarche de ces deux rapports est très proche ; car nous partons du même constat à savoir quil existe aujourdhui une crise au niveau de la paternité, et cette problématique na pas été jusquà présent assez pris en compte ; elle renvoie en fait à une question plus globale sur la parentalité.
En effet, il ny a pas que les pères qui sont confrontés à des difficultés, beaucoup de parents ont du mal à se situer en tant que parents et éprouvent des difficultés avec leurs enfants, auxquelles sajoutent pour les pères des problèmes spécifiques lors de séparations.
Les juges aux affaires familiales nont-ils pas une responsabilité dans la non prise en compte de la fonction paternelle auprès de lenfant ?
Non, les juges ne sont pas plus « anti-pères » que la société. Les situations où lenfant réside chez la mère, sont aussi fréquentes que lorsque les couples ont le choix et divorcent par consentement mutuel, cest-à-dire, là où les juges nont pas à intervenir. Souvent même les juges ont été en avance dans leur conscience sur limportance de la place du père. Ce qui est vrai cependant est que la loi actuelle avec ses contradictions autorise un certain nombre de juges à refuser des hébergements alternés en affirmant que cest mauvais pour lenfant. Ils vont donc parfois à lencontre même du choix des parents. Lévolution de la loi peut avoir une bonne influence.
Pensez-vous alors que les politiques sont un frein à lévolution de la loi ?
Jai limpression quand même dune certaine évolution dans la prise de conscience des politiques de ces problèmes et notamment du récent gouvernement. Auparavant, lautorité parentale était vécue comme une notion conservatrice ; or jai remarqué à loccasion de la conférence de la famille que ce concept était tout à fait revendiqué par les politiques de gauche, comme nétant pas le vieil autoritarisme dautrefois, mais lexpression même de la responsabilité des parents. Il y a donc une évolution très évidente par rapport à la campagne sur les droits de lenfant qui a eu lieu il y a 10 ans, et dans laquelle existait toujours une suspicion sur lautorité parentale a priori. Jean-Pierre Rosenczveig lavait même dénoncé. Cest en conséquence un progrès au niveau politique, qui rétablit les parents dans leur place et leurs responsabilités.
Compte tenu de la modification constante de la notion de famille, pensez-vous que la loi doit régulièrement sadapter à ces transformations ?
La famille est une institution vivante en perpétuel mouvement. Elle a évolué très rapidement ces dernières décennies car les relations entre les hommes et les femmes se sont transformées au niveau dune certaine égalité qui était impensable par le passé. La considération pour lenfant sest aussi considérablement accrue. Les rapports entre les générations se sont améliorés, mais tous ces phénomènes ne doivent pas conduire à une sorte de « zapping de la loi », il faut aussi quexiste une certaine stabilité dans les repères, qui sans figer les évolutions, permet tout de même que les gens ne soient pas dans le désarroi par manque de références. Le moment est donc arrivé de faire le point et de donner un certain nombre de grands repères qui permettent dentériner les transformations dans ce quelles ont de positif, et de les contrôler dans ce quelles peuvent avoir de négatif.
Les travailleurs sociaux sont-ils à même de répondre aux questionnements et aux problèmes que rencontrent les familles dont ils ont la charge ?
Les travailleurs sociaux sont confrontés non seulement à lévolution de la famille en général, mais souvent à ses effets dans les milieux défavorisés et toutes les enquêtes montrent que nous vivons toutes ces évolutions mais nous nen payons pas tous le même prix.
Les travailleurs sociaux rencontrent les situations les plus difficiles où le désarroi actuel dans les repères produit le plus deffet. Or, jusquà présent, ils ont reçu une formation sur la famille axée principalement sur laspect psychologique ; ce qui certes nest pas inutile mais qui se fait au détriment dune analyse plus sociologique des transformations. Il sagit donc à mon sens de rééquilibrer cette formation afin de leur donner des éléments de compréhension des grands changements de société qui se produisent aujourdhui.
De même, il me semble quun apport de sciences politiques sur les politiques familiales serait judicieux, car cela permettrait aussi au travailleur social de mieux repérer où est sa place. Ainsi dans le malaise du travail social aujourdhui, il y a un problème nouveau reposant sur le fait quun professionnel du social se vit souvent comme un représentant des problèmes des familles dont il soccupe. Or, depuis quelque temps, les travailleurs sociaux sentent quils ne peuvent plus sen tenir à cette position parce quils désapprouvent un certain fonctionnement familial dont ils sont témoins. Ils ne peuvent plus voir uniquement les gens comme victimes de la société quand ils constatent des problèmes, des comportements qui les mettent mal à laise. Là je crois quil leur faut retrouver une place quils ont un peu perdue qui est celle de représentants des valeurs de la démocratie, pas simplement articulées autour de la comparaison à légard des problèmes, mais aussi en disant : « quelles que soient les difficultés quand on fait une société ensemble, on doit avoir des exigences qui soient les mêmes pour tous ».
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Ce rapport remis en mai 1998 au gouvernement est aujourdhui publié aux éditions Odile Jabob/La documentation française - 416 p. 85 F.
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