![]() |
||
|
|
||
Concilier les aspirations des étrangers et les exigences de ladministrationDe nombreux migrants et leurs familles éprouvent des difficultés à sintégrer dans une société trop différente de la leur. Les problèmes entre conjoints, les conflits entre parents et enfants, enfants et enseignants, les incompréhensions quant au système éducatif, judiciaire... sont souvent impossibles à régler pour les enseignants, éducateurs, assistantes sociales, magistrats... qui nont pas les mêmes références. Il faut utiliser dautres interlocuteurs comme les « femmes-relais ». Mais il ne suffit pas dêtre originaire dune culture pour avoir la capacité dêtre médiateur. Cette démarche nécessite de la compétence et de la qualification. Alors faut-il souhaiter une professionalisation ? |
![]() |
Exemple : un enfant africain, nouvellement arrivé, est régulièrement réprimandé par son instituteur, lequel lui reproche de ne pas participer à la classe et, surtout, de ne jamais « le regarder en face ». Effectivement, dans notre culture, détourner les yeux quand un enseignant sadresse à un élève est impoli, voire insolent. Mais en Afrique, regarder un adulte en face est un manque de respect total et lenfant, éduqué à baisser les yeux, ne va pas du jour au lendemain changer de comportement. Si personne nexplique à lenseignant ce quil en est, la situation risque daller de mal en pis. Les parents, convoqués, parlant mal le français et nosant franchir le seuil de lécole, seront considérés comme se désintéressant de leur enfant. Cette opinion sera renforcée par le fait que cet enfant est « livré à lui-même » et « traîne dans la rue ». Or, pour une famille africaine, la rue est au contraire le lieu où il se trouve le plus en sécurité sous le regard et la responsabilité de tous les voisins et une double information serait donc nécessaire, tant en direction des responsables éducatifs quen direction de la famille. Les institutions, les services, ne sont pas forcément compétents pour traiter de ces situations et la médiation interculturelle trouve sa justification dans toutes ces situations où la méconnaissance dune culture bloque la communication, met en danger lintégration des migrants dans les pays daccueil et ne permet pas la résolution de conflits familiaux.
Des services sociaux spécialisés existent qui, par leur connaissance des populations étrangères, sont aptes à informer et soutenir les uns et les autres. Ainsi lassistant social, qui intervient aussi bien auprès des usagers que des organismes et des professionnels, fait déjà uvre de médiation et « en apportant à chacun des éléments de connaissance, (il) joue un rôle dexpertise et de « passeur », compte tenu des particularités juridiques et culturelles des pays dorigine et daccueil » (1). Toutefois, face à des situations familiales trop complexes, ce travailleur social lui-même risque de se trouver démuni et peut appliquer des solutions compromettant gravement la cohésion familiale.
Marie-Madeleine Blanchard travaille depuis plus de vingt ans au SSAE (Service Social dAide aux Émigrants) et elle sest tout particulièrement intéressée au traitement de ces situations conflictuelles. Avec quelques collègues, elle a expérimenté une nouvelle forme daction avec des médiateurs et vérifié la pertinence du dispositif : « Autrement dit, sinterrogeait-elle à un congrès en 1994, la médiation arrive-t-elle à résoudre les conflits et, dans ce cas, comment fonctionne-t-elle, autant chez les familles quauprès des travailleurs sociaux ? » Ajoutant, et la question nest certes pas subsidiaire : « Enfin, peut-on envisager que les médiateurs prennent une place dans laction sociale sans pour autant se substituer aux intervenants sociaux ? » (2). Létude de situations et une grille danalyse lui ont ainsi permis de dégager les valeurs fondatrices de laction du médiateur et son rôle auprès des familles, sa fonction auprès du travailleur social mais aussi de souligner les résistances et les obstacles au processus de médiation. Dabord, le médiateur va replacer le conflit dans le système communautaire du pays dorigine alors que le système occidental privilégie lindividuel. Lunité familiale, la solidarité, le respect de la hiérarchie sociale vont être ses références constantes ; il va également être capable, pour lavoir vécue de déceler la crise identitaire résultant du choc de deux cultures et, plus encore, il saura « décoder » le discours adressé aux travailleurs sociaux. Marie-Madeleine Blanchard : « Alors que le travail social fait référence à la loi, aux droits de lindividu, les médiateurs interviennent avec dautres cadres, notamment en se consacrant à la restauration des liens sociaux ou conjugaux. » Ils contribuent également à modifier le regard des migrants sur la société française, tout comme ils apportent une connaissance anthropologique au travailleur social et donne sens à un conflit qui, dégagé de son contexte culturel, aurait pu engendrer un remède pire que le mal
Figures de prou de cette démarche interculturelle : les médiatrices, plus volontiers désignées par les intervenants sociaux et souvent par elles-mêmes comme « femmes-relais ». Elles sont apparues au début des années 80, actrices sociales agissant dans les quartiers défavorisés, intermédiaires entre les populations étrangères et les représentants de ladministration. Dans un premier temps, donc, leur fonction a été surtout dinformer, de guider, daider à la compréhension et à la communication. Cette conception perdure et des institutions comme la Poste ou lOFPRA emploient des femmes-relais pour des services précis, cadré, où leur marge de manuvre est limitée. Peu à peu, pourtant, sest développée une autre conception, plus créative, plus ambitieuse, ne se satisfaisant plus dapporter une réponse ponctuelle à telle ou telle difficulté, mais sinscrivant dans le lien social : à la fois force de régulation et force de proposition. Plus médiatrices que relais, elles évoluent sur la frontière, traduisant à la fois les aspirations des étrangers et les exigences des institutions, mais en amenant doucement les premiers à abandonner des pratiques par trop contraires aux valeurs républicaines et les seconds à modifier leur regard et, partant, leur comportement. A lapproche globalisante, réductrice voire hostile de « lautre culture », elles opposent une approche plus nuancée et livrent bataille aux stéréotypes « ça cest bien africain ! » , aux partis pris « impossible de savoir ce que pense un asiatique ; » et tempèrent une lecture ethnocentrique des modes de pensées et des comportements « les hommes arabes sont daffreux misogynes, libérons leurs femmes ! ». Pour avoir été le plus souvent éduquées dans cette culture africaine, asiatique ou maghrébine, elles savent en différencier les niveaux et travailler dans le champ des possibles, en choisissant les interlocuteurs et en protégeant la cohésion familiale. Pour vivre depuis longtemps en France, avoir beaucoup fréquenté la PMI pour leurs enfants et avoir suivi la scolarité ; pour sêtre confrontées à lincompréhension du mari quand elles ont commencé à prendre un peu dindépendance et pour être parvenues à le rassurer ; pour sêtre inquiétées quand leur fille voulait sortir le soir et quand le fils traînait dans le centre commercial ; pour avoir aussi rencontré des enseignants, des assistantes sociales, des éducateurs pour toutes ces raisons et bien dautres, elles ont acquis une expérience unique quelles sont à même dutiliser. Pourtant, nous met en garde Margalit Cohen-Emerique qui a beaucoup écrit sur le sujet (4), il ne suffit pas dêtre originaire dune culture pour avoir la capacité dêtre médiateur. Il est nécessaire de faire un travail de « décentration », cest-à-dire prendre de la distance avec soi-même en cernant ses cadres de références culturels et individuels , en pénétrant le système de référence de lautre « le connaître du dedans » et tenir compte de sa rationalité sans pour autant y adhérer Cette exigence, on le devine, suppose une qualité individuelle soutenue et renforcée par une formation solide. Or, nombre de femmes-relais nont que leur savoir-être et un certain savoir-faire, ce qui savère insuffisant, et parfois dangereux, dans des situations complexes. Dailleurs, même dans des procédures « banales », comme les visites daccueil (procédures systématiques proposées aux conjoints rejoignants afin de leur apporter un certain nombre dinformations et éventuellement une aide), dans ces visites auxquelles certaines assistantes sociales associent les médiatrices, les appréciations positives nempêchent pas quelques couacs La personnalité de la médiatrice, lancienneté de sa pratique, son inscription sur le quartier, mais aussi les relations quelle entretient avec le travailleur social et limplication de son association, sont autant de facteurs déterminants. Dans le meilleur des cas, on aura donc à faire à une partenaire à part entière, sachant exactement où se situer, comme Aïcha, en France depuis vingt ans, bien connue sur sa cité et qui assure : « Je pourrais être une sur, une mère, une tante mais je ne me sens pas AS, ce nest pas mon rôle ! ». Lors de ces visites, elle se place dailleurs aux côtés de la femme, alors que Fatou, une autre médiatrice, se tient elle aux côtés de lassistante sociale, « pour bien montrer à la famille quelle peut avoir confiance en cette dernière », ajoutant que le message « sadresse surtout aux hommes car ils sont les plus méfiants ».
Au SSAE de la Seine-Saint-Denis, Nathalie Prète travaille depuis 1988 avec lARIFA, association bien implantée sur deux communes particulièrement défavorisées : Clichy et Montfermeil, en fait sur la célèbre cité des Bosquets. Dans un premier temps, ce sont les femmes-relais qui ont fait appel à la « spécialiste » pour tout ce qui touchait au droit des étrangers, au statut Elles se sont mises ensuite à travailler ensemble sur des situations individuelles et Nathalie Prète est intervenue ponctuellement dans les séances de formation. Lorsque le dispositif daccueil sest mis en place, elle les a à son tour sollicitées : par commodité dabord, essentiellement pour des problèmes de traduction puis, peu à peu, dans un partenariat plus étroit. Pour Nathalie Prète : « Ce que la femme-relais mapporte que linterprète napporte pas, cest une relation de confiance ; elle permet de mintroduire auprès de femmes souvent seules, à qui lon simpose plus ou moins ». La médiatrice atténue en quelque sorte laspect « contrôle social », permet le dialogue, situe les différents intervenants et, à la fin de lentretien, présente son association, énumère les activités proposées Mais la « décentration » dont parle Margalit Cohen-Emerique est parfois mise à mal. Certaines femmes-relais ne sembarrassent pas de précautions et il nest pas rare quelles lancent un « on nest pas au bled, ici », à une nouvelle arrivée Cette attitude a surpris et choqué Béatrice Idriss, jeune professionnelle qui a repris depuis quelques mois le secteur des Bosquets. Dabord, le triptyque AS-association-médiatrice ne lui semble pas fonctionner si bien que ça et la relation se réduit au couple AS-médiatrice, un couple qui na pas toujours le temps de faire connaissance avant de sonner chez les gens. Doù des retards, des ratés, des approximations « Souvent, constate-t-elle, la médiatrice va représenter un exemple pour la nouvelle arrivante, le modèle réussi de lintégration » et de sinterroger sur ce que donnent à voir certaines. Ainsi, cette jeune femme qui laccompagne chez une famille turque musulmane, de toute évidence très traditionnelle, et qui demande si elle peut fumer. Que pense la femme dune telle audace ? et les enfants ? Que rapporteront-ils au mari le soir ? Un tel comportement peut suffire à couper la relation, non seulement avec la femme-relais mais avec lassistante sociale, suspectée dapprouver ces pratiques De même, ces femmes-relais habitant sur le quartier, le risque de « confusion » est toujours possible. On parle dun tel qui connaît un tel, il ny a plus despace privé, surtout si lassociation ne mène pas un travail de supervision. Pour Béatrice Idriss, le travail avec les médiatrices ne va pas de soi, du moins en ce qui concerne laccueil.
Il est vrai que le développement de la médiation interculturelle peut entraîner une confusion des champs dintervention et que la revendication de professionnalisation, légitime, doit être considérée sous tous ses aspects. Nourredine Boubaker (5) constate que « le recours récurent à des médiateurs, le plus souvent des médiatrices, ne peut manquer, dans les quartiers populaires, dinterpeller directement les acteurs professionnels en poste, les plus exposés, ceux-là mêmes qui ressentent de plein fouet, et parfois cruellement, une indéniable crise de confiance, un sentiment diffus dimpuissance, un manque patent de reconnaissance sociale ; bref, autant de symptômes dune crise didentité professionnelle qui affecte sans véritable distinction policiers, travailleurs sociaux gardiens dimmeuble, enseignants » Car cette médiation interculturelle se développe symétriquement au délitement du lien social et dans des quartiers qui cumulent les facteurs dexclusion. Le recours aux médiateurs « véritables commissaires des affaires indigènes » ne serait alors quune manière « daménager lexclusion et de la rendre plus supportable ».
On le comprendra ce sont plus les abus ou les effets pervers de la médiation interculturelle qui sont mis en cause que le principe lui-même et, moins encore, les acteurs de terrain, ces femmes issues en majorité de milieux modestes, qui ont souvent payé de leur personne et voient dans la médiation une possibilité dinsertion professionnelle, aussi modeste soit-elle. Mais, attention, avertit Nourredine Boubaker : « La médiation, phénomène palliatif et compensateur, ne simpose et ne savère même indispensable que dans certains cas bien identifiés à condition cependant de rester limitée dans le temps, le relais devant être pris rapidement par le droit commun. A lEtat et aux services publics de ne pas abandonner le terrain et à nous aussi, travailleurs sociaux, de savoir nous adapter car sadapter, cest permettre lintégration en douceur, cest aussi une façon de sappliquer à soi-même le devoir dintégration pour mieux en exiger la réciprocité. »
Mireille Roques
1) Suzanne ROUX - SSAE - : Action sociale et migration (LHarmattan)
2) Marie-Madeleine Blanchard : « La médiation culturelle, comme résolution de conflits de valeurs au sein des familles » - contribution au Ve Congrès International de LAssociation pour la recherche Interculturelle - Sarrbruck, 1994
3) Afrique Partenaires Services - 115 bd Lefèvre - 75015 Paris
4) M. Cohen Emerique : on pourra se référer entre autres ouvrages traitant de linterculturel, à : « Chocs de culture » (LHarmattan)
« Lapproche interculturelle, une prévention à lexclusion » (Les
cahiers de LActif, Montpellier, mars-avril 1997)
5) Nourredine Boubaker est Délégué national à lAction sociale familiale et éducative auprès du FAS.
Revenir à l'index, à la page de garde.