Médiateur interculturel

Numéro 455, 24 septembre 1998

Concilier les aspirations des étrangers et les exigences de l’administration

De nombreux migrants et leurs familles éprouvent des difficultés à s’intégrer dans une société trop différente de la leur. Les problèmes entre conjoints, les conflits entre parents et enfants, enfants et enseignants, les incompréhensions quant au système éducatif, judiciaire... sont souvent impossibles à régler pour les enseignants, éducateurs, assistantes sociales, magistrats... qui n’ont pas les mêmes références. Il faut utiliser d’autres interlocuteurs comme les « femmes-relais ». Mais il ne suffit pas d’être originaire d’une culture pour avoir la capacité d’être médiateur. Cette démarche nécessite de la compétence et de la qualification. Alors faut-il souhaiter une professionalisation ?

Exemple : un enfant africain, nouvellement arrivé, est régulièrement réprimandé par son instituteur, lequel lui reproche de ne pas participer à la classe et, surtout, de ne jamais « le regarder en face ». Effectivement, dans notre culture, détourner les yeux quand un enseignant s’adresse à un élève est impoli, voire insolent. Mais en Afrique, regarder un adulte en face est un manque de respect total et l’enfant, éduqué à baisser les yeux, ne va pas du jour au lendemain changer de comportement. Si personne n’explique à l’enseignant ce qu’il en est, la situation risque d’aller de mal en pis. Les parents, convoqués, parlant mal le français et n’osant franchir le seuil de l’école, seront considérés comme se désintéressant de leur enfant. Cette opinion sera renforcée par le fait que cet enfant est « livré à lui-même » et « traîne dans la rue ». Or, pour une famille africaine, la rue est au contraire le lieu où il se trouve le plus en sécurité — sous le regard et la responsabilité de tous les voisins — et une double information serait donc nécessaire, tant en direction des responsables éducatifs qu’en direction de la famille. Les institutions, les services, ne sont pas forcément compétents pour traiter de ces situations et la médiation interculturelle trouve sa justification dans toutes ces situations où la méconnaissance d’une culture bloque la communication, met en danger l’intégration des migrants dans les pays d’accueil et ne permet pas la résolution de conflits familiaux.

Des services sociaux spécialisés existent qui, par leur connaissance des populations étrangères, sont aptes à informer et soutenir les uns et les autres. Ainsi l’assistant social, qui intervient aussi bien auprès des usagers que des organismes et des professionnels, fait déjà œuvre de médiation et « en apportant à chacun des éléments de connaissance, (il) joue un rôle d’expertise et de « passeur », compte tenu des particularités juridiques et culturelles des pays d’origine et d’accueil » (1). Toutefois, face à des situations familiales trop complexes, ce travailleur social lui-même risque de se trouver démuni et peut appliquer des solutions compromettant gravement la cohésion familiale.

Marie-Madeleine Blanchard travaille depuis plus de vingt ans au SSAE (Service Social d’Aide aux Émigrants) et elle s’est tout particulièrement intéressée au traitement de ces situations conflictuelles. Avec quelques collègues, elle a expérimenté une nouvelle forme d’action avec des médiateurs et vérifié la pertinence du dispositif : « Autrement dit, s’interrogeait-elle à un congrès en 1994, la médiation arrive-t-elle à résoudre les conflits et, dans ce cas, comment fonctionne-t-elle, autant chez les familles qu’auprès des travailleurs sociaux ? » Ajoutant, et la question n’est certes pas subsidiaire : « Enfin, peut-on envisager que les médiateurs prennent une place dans l’action sociale sans pour autant se substituer aux intervenants sociaux ? » (2). L’étude de situations et une grille d’analyse lui ont ainsi permis de dégager les valeurs fondatrices de l’action du médiateur et son rôle auprès des familles, sa fonction auprès du travailleur social mais aussi de souligner les résistances et les obstacles au processus de médiation. D’abord, le médiateur va replacer le conflit dans le système communautaire du pays d’origine alors que le système occidental privilégie l’individuel. L’unité familiale, la solidarité, le respect de la hiérarchie sociale vont être ses références constantes ; il va également être capable, pour l’avoir vécue de déceler la crise identitaire résultant du choc de deux cultures et, plus encore, il saura « décoder » le discours adressé aux travailleurs sociaux. Marie-Madeleine Blanchard : « Alors que le travail social fait référence à la loi, aux droits de l’individu, les médiateurs interviennent avec d’autres cadres, notamment en se consacrant à la restauration des liens sociaux ou conjugaux. » Ils contribuent également à modifier le regard des migrants sur la société française, tout comme ils apportent une connaissance anthropologique au travailleur social et donne sens à un conflit qui, dégagé de son contexte culturel, aurait pu engendrer un remède pire que le mal…

Figures de prou de cette démarche interculturelle : les médiatrices, plus volontiers désignées par les intervenants sociaux — et souvent par elles-mêmes — comme « femmes-relais ». Elles sont apparues au début des années 80, actrices sociales agissant dans les quartiers défavorisés, intermédiaires entre les populations étrangères et les représentants de l’administration. Dans un premier temps, donc, leur fonction a été surtout d’informer, de guider, d’aider à la compréhension et à la communication. Cette conception perdure et des institutions comme la Poste ou l’OFPRA emploient des femmes-relais pour des services précis, cadré, où leur marge de manœuvre est limitée. Peu à peu, pourtant, s’est développée une autre conception, plus créative, plus ambitieuse, ne se satisfaisant plus d’apporter une réponse ponctuelle à telle ou telle difficulté, mais s’inscrivant dans le lien social : à la fois force de régulation et force de proposition. Plus médiatrices que relais, elles évoluent sur la frontière, traduisant à la fois les aspirations des étrangers et les exigences des institutions, mais en amenant doucement les premiers à abandonner des pratiques par trop contraires aux valeurs républicaines et les seconds à modifier leur regard et, partant, leur comportement. A l’approche globalisante, réductrice — voire hostile — de « l’autre culture », elles opposent une approche plus nuancée et livrent bataille aux stéréotypes — « ça c’est bien africain ! » —, aux partis pris — « impossible de savoir ce que pense un asiatique… ; » — et tempèrent une lecture ethnocentrique des modes de pensées et des comportements — « les hommes arabes sont d’affreux misogynes, libérons leurs femmes ! ». Pour avoir été le plus souvent éduquées dans cette culture africaine, asiatique ou maghrébine, elles savent en différencier les niveaux et travailler dans le champ des possibles, en choisissant les interlocuteurs et en protégeant la cohésion familiale. Pour vivre depuis longtemps en France, avoir beaucoup fréquenté la PMI pour leurs enfants et avoir suivi la scolarité ; pour s’être confrontées à l’incompréhension du mari quand elles ont commencé à prendre un peu d’indépendance et pour être parvenues à le rassurer ; pour s’être inquiétées quand leur fille voulait sortir le soir et quand le fils traînait dans le centre commercial ; pour avoir aussi rencontré des enseignants, des assistantes sociales, des éducateurs… pour toutes ces raisons et bien d’autres, elles ont acquis une expérience unique qu’elles sont à même d’utiliser. Pourtant, nous met en garde Margalit Cohen-Emerique qui a beaucoup écrit sur le sujet (4), il ne suffit pas d’être originaire d’une culture pour avoir la capacité d’être médiateur. Il est nécessaire de faire un travail de « décentration », c’est-à-dire prendre de la distance avec soi-même en cernant ses cadres de références — culturels et individuels —, en pénétrant le système de référence de l’autre — « le connaître du dedans » — et tenir compte de sa rationalité sans pour autant y adhérer… Cette exigence, on le devine, suppose une qualité individuelle soutenue et renforcée par une formation solide. Or, nombre de femmes-relais n’ont que leur savoir-être et un certain savoir-faire, ce qui s’avère insuffisant, et parfois dangereux, dans des situations complexes. D’ailleurs, même dans des procédures « banales », comme les visites d’accueil (procédures systématiques proposées aux conjoints rejoignants afin de leur apporter un certain nombre d’informations et éventuellement une aide), dans ces visites auxquelles certaines assistantes sociales associent les médiatrices, les appréciations positives n’empêchent pas quelques couacs… La personnalité de la médiatrice, l’ancienneté de sa pratique, son inscription sur le quartier, mais aussi les relations qu’elle entretient avec le travailleur social et l’implication de son association, sont autant de facteurs déterminants. Dans le meilleur des cas, on aura donc à faire à une partenaire à part entière, sachant exactement où se situer, comme Aïcha, en France depuis vingt ans, bien connue sur sa cité et qui assure : « Je pourrais être une sœur, une mère, une tante mais je ne me sens pas AS, ce n’est pas mon rôle ! ». Lors de ces visites, elle se place d’ailleurs aux côtés de la femme, alors que Fatou, une autre médiatrice, se tient elle aux côtés de l’assistante sociale, « pour bien montrer à la famille qu’elle peut avoir confiance en cette dernière », ajoutant que le message « s’adresse surtout aux hommes car ils sont les plus méfiants ».

Au SSAE de la Seine-Saint-Denis, Nathalie Prète travaille depuis 1988 avec l’ARIFA, association bien implantée sur deux communes particulièrement défavorisées : Clichy et Montfermeil, en fait sur la célèbre cité des Bosquets. Dans un premier temps, ce sont les femmes-relais qui ont fait appel à la « spécialiste » pour tout ce qui touchait au droit des étrangers, au statut… Elles se sont mises ensuite à travailler ensemble sur des situations individuelles et Nathalie Prète est intervenue ponctuellement dans les séances de formation. Lorsque le dispositif d’accueil s’est mis en place, elle les a à son tour sollicitées : par commodité d’abord, essentiellement pour des problèmes de traduction puis, peu à peu, dans un partenariat plus étroit. Pour Nathalie Prète : « Ce que la femme-relais m’apporte que l’interprète n’apporte pas, c’est une relation de confiance ; elle permet de m’introduire auprès de femmes souvent seules, à qui l’on s’impose plus ou moins… ». La médiatrice atténue en quelque sorte l’aspect « contrôle social », permet le dialogue, situe les différents intervenants et, à la fin de l’entretien, présente son association, énumère les activités proposées… Mais la « décentration » dont parle Margalit Cohen-Emerique est parfois mise à mal. Certaines femmes-relais ne s’embarrassent pas de précautions et il n’est pas rare qu’elles lancent un « on n’est pas au bled, ici », à une nouvelle arrivée… Cette attitude a surpris et choqué Béatrice Idriss, jeune professionnelle qui a repris depuis quelques mois le secteur des Bosquets. D’abord, le triptyque AS-association-médiatrice ne lui semble pas fonctionner si bien que ça et la relation se réduit au couple AS-médiatrice, un couple qui n’a pas toujours le temps de faire connaissance avant de sonner chez les gens. D’où des retards, des ratés, des approximations… « Souvent, constate-t-elle, la médiatrice va représenter un exemple pour la nouvelle arrivante, le modèle réussi de l’intégration » et de s’interroger sur ce que donnent à voir certaines. Ainsi, cette jeune femme qui l’accompagne chez une famille turque musulmane, de toute évidence très traditionnelle, et qui demande si elle peut fumer. Que pense la femme d’une telle audace ? et les enfants ? Que rapporteront-ils au mari le soir ? Un tel comportement peut suffire à couper la relation, non seulement avec la femme-relais mais avec l’assistante sociale, suspectée d’approuver ces pratiques… De même, ces femmes-relais habitant sur le quartier, le risque de « confusion » est toujours possible. On parle d’un tel qui connaît un tel, il n’y a plus d’espace privé, surtout si l’association ne mène pas un travail de supervision. Pour Béatrice Idriss, le travail avec les médiatrices ne va pas de soi, du moins en ce qui concerne l’accueil.

Il est vrai que le développement de la médiation interculturelle peut entraîner une confusion des champs d’intervention et que la revendication de professionnalisation, légitime, doit être considérée sous tous ses aspects. Nourredine Boubaker (5) constate que « le recours récurent à des médiateurs, le plus souvent des médiatrices, ne peut manquer, dans les quartiers populaires, d’interpeller directement les acteurs professionnels en poste, les plus exposés, ceux-là mêmes qui ressentent de plein fouet, et parfois cruellement, une indéniable crise de confiance, un sentiment diffus d’impuissance, un manque patent de reconnaissance sociale ; bref, autant de symptômes d’une crise d’identité professionnelle qui affecte sans véritable distinction policiers, travailleurs sociaux gardiens d’immeuble, enseignants… » Car cette médiation interculturelle se développe symétriquement au délitement du lien social et dans des quartiers qui cumulent les facteurs d’exclusion. Le recours aux médiateurs — « véritables commissaires des affaires indigènes » — ne serait alors qu’une manière « d’aménager l’exclusion et de la rendre plus supportable ».

On le comprendra ce sont plus les abus ou les effets pervers de la médiation interculturelle qui sont mis en cause que le principe lui-même et, moins encore, les acteurs de terrain, ces femmes issues en majorité de milieux modestes, qui ont souvent payé de leur personne et voient dans la médiation une possibilité d’insertion professionnelle, aussi modeste soit-elle. Mais, attention, avertit Nourredine Boubaker : « La médiation, phénomène palliatif et compensateur, ne s’impose et ne s’avère même indispensable que dans certains cas bien identifiés à condition cependant de rester limitée dans le temps, le relais devant être pris rapidement par le droit commun. A l’Etat et aux services publics de ne pas abandonner le terrain et à nous aussi, travailleurs sociaux, de savoir nous adapter car s’adapter, c’est permettre l’intégration en douceur, c’est aussi une façon de s’appliquer à soi-même le devoir d’intégration pour mieux en exiger la réciprocité. »

Mireille Roques

1) Suzanne ROUX - SSAE - : Action sociale et migration (L’Harmattan)

2) Marie-Madeleine Blanchard : « La médiation culturelle, comme résolution de conflits de valeurs au sein des familles » - contribution au Ve Congrès International de L’Association pour la recherche Interculturelle - Sarrbruck, 1994

3) Afrique Partenaires Services - 115 bd Lefèvre - 75015 Paris

4) M. Cohen Emerique : on pourra se référer entre autres ouvrages traitant de l’interculturel, à : « Chocs de culture » (L’Harmattan)
« L’approche interculturelle, une prévention à l’exclusion » (Les cahiers de L’Actif, Montpellier, mars-avril 1997)

5) Nourredine Boubaker est Délégué national à l’Action sociale familiale et éducative auprès du FAS.


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