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Médiateur social, par Dominique Bondu

Numéro 455, 24 septembre 98

Un « proposeur » plus qu’un gestionnaire de dispositifs

« Une compétence stratégique est nécessaire : la capacité à concevoir une tension dynamique entre position d’agent, chargé d’exécuter une commande sociale, et statut d’acteur, déterminant son action à partir de convictions et d’exigences éthiques propres »

Le terme de médiation est sujet à toutes les interprétations. Quelle définition pourriez-vous donner de la « médiation sociale » en regard du travail social ?

Il est vrai que le terme de médiation est aujourd’hui galvaudé. L’exemple des emplois-jeunes est symptomatique : on a la tentation de définir ces postes comme de nouveaux emplois, à partir de la notion de médiation sociale.

Pourtant la médiation sociale peut désigner une problématique centrale du travail social aujourd’hui. On ne peut plus désormais centrer l’action éducative et sociale sur le jeune et ses caractéristiques intra-individuelles ; c’est là un héritage massif du secteur socio-éducatif dont il faut se déprendre : on considère le jeune en échec d’insertion comme si ses difficultés étaient liées à ce qu’il est, à son inadaptation, laquelle le conduirait à des comportements déviants qui le positionneraient ainsi en marge de la société. Or, du fait de ce qu’il est convenu d’appeler la désagrégation du lien social, l’enjeu de l’action porte aujourd’hui sur le mode d’interactions instauré entre le(s) jeune(s) et son environnement, entre le(s) jeune(s) et la société organisée des adultes. Il s’est en effet creusé un vide, une distance sociale entre d’un côté, une planète de jeunes livrés à eux-mêmes et qui n’ont plus la possibilité de « se poser en s’opposant » car il n’y a rien en face d’eux, et de l’autre côté, le monde des adultes et des institutions. Dans ce sens, la médiation sociale consiste donc en une pratique qui a pour objet le rétablissement d’interactions positives, d’ordre pratique et symbolique, entre jeunes et adultes.

Cela signifie-t-il un abandon de l’aide individualisée au profit d’un travail sur le « collectif » ?

Il est clair qu’il s’agit d’abandonner la relation d’aide, telle qu’elle était pensée à partir du « modèle psychosocial individualisé » visant à changer les caractéristiques intra-individuelles du jeune. Ainsi la médiation sociale consiste à conjuguer deux modes d’intervention : d’un côté, il est essentiel d’agir en direction des jeunes dans une relation de proximité, afin de rétablir les conditions d’une rencontre restauratrice entre jeune et adulte ; il est impératif de rompre avec la logique de guichet, de permanence ou d’équipement. D’un autre côté, il importe, dans la même action, d’agir sur l’environnement du jeune, afin notamment de modifier le jeu des regards que la société et les jeunes portent les uns sur les autres. Pour ce faire, il est nécessaire de développer tout un travail de réseau.

Finalement, la médiation sociale constitue-t-elle un outil politique pour le travailleur social ?

Si l’on veut ne plus se contenter de gérer l’exclusion, en canalisant les flux selon les dispositifs, il faut mettre en œuvre une volonté politique forte, au plan national et au plan local. La médiation sociale n’est pas une modalité de gestion d’un état de fait, elle ne vise pas à une régulation sociale à la marge. Au contraire, il s’agit d’un mode d’action qui s’efforce de recréer des interactions positives entre jeunes et société, il s’agit de modifier les jeux de rôles convenus, les préjugés et les regards figés des uns sur les autres. En ce sens, les pratiques de médiation sociale sont susceptibles de bousculer le jeu des acteurs en place. Par exemple, elle peut faire émerger des confrontations conflictuelles entre des jeunes prenant la parole et les institutions. Il faut toutefois accepter le risque du conflit. Aujourd’hui, il n’y a plus de conflits, et notamment plus de conflit de générations. De fait, en permettant la constitution d’un univers commun de référence, la confrontation conflictuelle est sans doute la meilleure prévention contre la violence. A ce point de vue, la médiation sociale consiste, pour le travailleur social, à assumer l’enjeu politique de son action. La médiation qui ne fait pas « écran », mais qui au contraire est facilitation des interactions, est à ce prix.

En fin de compte, la médiation sociale met en évidence ce fait essentiel de la professionnalité du travailleur social : sa capacité à concevoir une tension dynamique entre position d’agent, chargé d’exécuter une commande sociale, et statut d’acteur, déterminant son action à partir de convictions et d’exigences éthiques propres. C’est là une compétence stratégique.

Propos recueillis par Guy Benloulou

* Dominique Bondu, est sociologue, il est l’auteur d’un ouvrage récent : Nouvelles Pratiques de médiation sociale, jeunes en difficulté et travailleurs sociaux, ESF éditeur, Paris, 1998, 219 p.


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