![]() |
||
Les personnels des structures qui prennent en charge des enfants ou adolescents, placés selon diverses procédures lenfant peut être confié par les parents, par un travailleur social sur décision de justice, et sur signalement dun travailleur social (exemple : lAS de secteur), voire par le Procureur mais tous censés avoir besoin de protection et de suppléance parentale, témoignent de la sensation désagréable que leur travail nest pas véritablement reconnu, quils ont de plus en plus à répondre illico à des missions impossibles, et comprennent par-dessus tout quils se trouvent en bout de chaîne dun arsenal de mesures, recueillant bien souvent ceux que lon ne veut plus ailleurs.
Ces sentiments savèrent étayés par linsuffisance fréquente dinformations sur les motifs du placement de lenfant ou de ladolescent accueillis, donnant ainsi aux professionnels limpression de devoir gérer une situation de crise dont ils ne possèdent pas tous les tenants et aboutissants.
Comment se satisfaire de cette impression dêtre un service de sous-traitance au front des problèmes ? Comment accueillir un enfant en labsence de certaines informations, sans avoir nécessairement de réponses à fournir aux familles ? À cela, les praticiens sont renvoyés à labsence de positions clairement préétablies et à leur propre capacité de gérer ce genre de situation.
Ainsi les relations entre éducateurs en institutions et travailleurs sociaux des services administratifs (éducateurs, assistantes sociales, etc.) ne sont donc pas toujours très nettes. Les travailleurs sociaux de ces services se disent fréquemment débordés, et ne fournissent bien souvent pas les informations attendues par les praticiens institutionnels. Ces derniers se plaignent fréquemment des faibles apports informatifs, voire de la rétention de la part des premiers. Ils manifestent la désagréable impression que ceux-ci sont plutôt là pour venir prendre de linformation que pour en fournir. Par exemple, tel foyer départemental de lenfance où les éducateurs de létablissement, référents des jeunes, sont amenés de fait à remplir un rôle beaucoup plus important notamment en matière dinformation à ce quil devrait être. Autrement dit, la coordination entre léducateur référent du Foyer et le travailleur social « référent de lUnité Territoriale » ne fonctionne pas systématiquement sur un mode équilibré.
Ce déséquilibre et cette coordination défaillante savèrent paralysants et démotivants pour les intervenants de terrain. Un véritable travail en partenariat nécessiterait de développer des temps de coordination : il sagirait alors de jouer cartes sur table, de se voir plus souvent avec les intervenants extérieurs. En quelque sorte, lefficacité résulterait du réseau et non plus dune juxtaposition de partenaires aux rôles cloisonnés.
Cependant, cela exige de repérer dabord le cadre dune mission dintérêt général à lintérieur duquel chaque option et chaque rôle seraient définis, ce qui signifie impliquer les partenaires dans cette réflexion.
Les divers débats autour du service et de la mission aboutissent à lévidence à la prédominance de la mission administrative sur le service rendu aux bénéficiaires. Quil sagisse des procédures, de la situation même daccueil durgence, de la non demande des personnes accueillies, du type de travail opéré par les professionnels, des interactions contraintes avec des partenaires, ou encore des champs dopération trop délimités. Tout cela montre linscription de ces établissements dans un dispositif qui les dépasse et les met objectivement dans la position de « sous-traitant absolu ».
Dans des établissements (voir encadré ci-contre) où laccueil est par nature immédiat et indéterminé, le manque dinformations sur les enfants et les adolescents accueillis, lincertitude quant à la durée de la prise en charge, le manque de contacts avec les partenaires déterminants, représentent autant déléments qui grèvent la possibilité de faire émerger un « projet personnalisé » et conduisent les professionnels à faire comme ils peuvent, à organiser au mieux un séjour alternatif pour lenfant.
Il existe alors une évidente difficulté pour létablissement à tenir certains objectifs, notamment en matière dappréciation de la situation familiale, dappréciation de lopportunité dun retour ou non de lenfant dans son milieu familial, voire de définition dun projet éducatif précis. Lécart risque dêtre grand entre lutilité sociale déclarée et la réalité du service offert par létablissement.
Aussi, au niveau méthodologique, se pose très sérieusement la question de savoir si une équipe professionnelle doit mettre en place une authentique démarche projet, concernant le projet personnalisé de chaque enfant ou adolescent, ou bien si elle doit se contenter de produire un « rapport de comportement », notion paraissant quelque peu défraîchie aujourdhui Se pose subséquemment la question de linstance de production de ces projets personnalisés : doit-elle être interne à létablissement ? Doit-elle impliquer dautres partenaires ?
Dans le cas dun Foyer de lEnfance, la composition de la commission qui se réunit au sujet de chaque enfant montre la diversité des partenaires, mais interroge aussi le but de cette commission et son fonctionnement (on y trouve un secrétaire dUnité Territoriale, un éducateur AEMO, un adjoint Enfance/Famille, un médecin de la PMI, une travailleuse familiale, un éducteur-référent de foyer, plus éventuellement dautres intervenants ).
Autrement dit, phagocyté par une mission lancinante mais restrictive et un réseau omniprésent mais flou, létablissement se contente-t-il dassurer un séjour dans les meilleures conditions possibles, assorti dune observation des faits et gestes de lenfant et de ladolescent, dans ce microcosme institutionnel relativement artificiel, ou bien, se dirige-t-il résolument vers lémergence dun projet éducatif et de valorisation sociale ? Mais qui le lui demande, hormis sa conscience morale et professionnelle ?
Les relations avec les familles des jeunes accueillis constituent un « analyseur » permanent de la problématique de positionnement de ces établissements. Est-ce dès lors étonnant que lon y revienne de manière itérative et que les personnels se déclarent de plus en plus « envahis » par lesdites familles. En effet, la question des relations avec les familles est révélatrice de lambiguïté de position voire de la position intenable de structures sous-traitantes. Ambiguïté, dans la mesure où léquipe professionnelle dune MECS, dun Foyer de lEnfance, ou dun Centre dAccueil nest pas chargée officiellement dune mission dintervention auprès de la famille, bien que dans le même temps les autres partenaires des services concernés ne soient pas nécessairement en mesure doccuper eux-mêmes le terrain (soit du fait dun manque de temps, dune mission mal balisée en ce sens, dune formation inadéquate).
Cependant, comment peut-on imaginer sérieusement, à lheure actuelle, un lieu accueillant lenfant dune famille en difficulté, tandis que ce sont dautres praticiens qui sont chargés dintervenir auprès de cette famille ? Si cette distinction entre les zones dintervention de divers services est concevable sur le plan purement bureaucratique dune « division du travail social », cela ne lest guère dans la pratique, car de toutes les façons, les familles sont de facto en interaction avec une structure qui héberge leur enfant. Comment dissocier la situation et le comportement de lenfant du contexte familial ? Comment intervenir auprès dun enfant sans modifier dune façon quelconque le fonctionnement dune famille ? Pire, à défaut de régler quoique ce soit par lui-même, le placement ou plutôt le déplacement de lenfant, rend bien souvent impossible tout réel travail avec la famille.
Autrement dit, en labsence dune action globale auprès du contexte familial, inscrit dans une démarche méthodologique précise, se met en place un « travail forcé » entre létablissement et les familles, dans de mauvaises conditions, celles de lincompréhension, de la non-implication, de la pression, voire de la violence. Car les familles qui ne démissionnent pas sollicitent létablissement qui soccupe de leur enfant, établissement quelle situe parfois très mal dans la nébuleuse des interlocuteurs auxquels elle peut avoir affaire. Se produit alors « leffet guichet », qui veut quà défaut datteindre les responsables dun système, on sen prenne aux personnes que lon a en face de soi ou sous la main.
De fait, lutilité de ces établissements savère essentiellement « instrumentale » ; cest-à-dire quils se trouvent au service dautres partenaires qui attendent deux une offre de place quand ils le leur demandent, parfois sur simple coup de téléphone. Cela se vérifie par des attentes à leur égard qui ne sont pas à proprement parler des prestations tournées vers le bénéficiaire, mais une mise en « stand by » de celui-ci dans lattente dune autre solution. Si lon excepte le cas des MECS, qui ont généralement le temps délaborer un projet pour lenfant accueilli (quoique ), nous pouvons interroger lutilité sociale et lefficacité de structures qui pratiquent un accueil dans lurgence. Quelles actions peuvent-elles véritablement mener de manière réaliste ?
Les textes font régulièrement mention à leur endroit daccueil, dobservation, de diagnostic et dorientation. Quen est-il ? Lobservation est-elle possible et surtout exploitable ? Quest-ce que les personnels vont-ils bien pouvoir observer, dans le cadre artificiel dune structure daccueil, sinon les résistances à la structure de la part des personnes accueillies ? Quelles conclusions tirer de telles observations, dans des circonstances qui pourraient dévier le comportement de nimporte quel enfant ou adolescent ainsi déplacé ? Quel intérêt tandis que la problématique réside dans les interactions familiales ?
Sil sagit dapprécier les conditions dun retour en famille, les professionnels peuvent-ils sérieusement le faire sans la famille ? Bref, peut-on observer une interaction sans lun des protagonistes ? Lune des tâches des personnels serait dentendre et de capter les points de vue des enfants, afin dalimenter lappréciation de la situation familiale par le juge ou dautres intervenants. Cest une mission plausible mais délicate, car il nexiste pas de messages détachés de sa cible et des effets attendus ; ce qui se dit entre des interlocuteurs précis sinscrit dans un jeu dacteurs établi et na pas de vérité absolue. Les mêmes questions se posent à lendroit de lentretien que pour lobservation. Ainsi, le travail sur cas, pratiqué dans certains établissements, montre laspect parfois très tactique des messages adressés par des adolescents, parfois plus clairs et cohérents dans leurs stratégies personnelles que le dispositif social lui-même, empêtré dans ses contradictions. Jai en tête lexemple récent dune adolescente, qui sest avérée en chaque occasion la seule actrice décisive dans le système, ayant visiblement identifié les leviers nécessaires pour le mobiliser
Bref, une observation nest jamais quune sélection arbitraire dinformations, et il convient ensuite de charger cette observation de significations à partir de principes théoriques ; cest la fonction-diagnostic. Les établissements sont-ils en mesure de réaliser véritablement un diagnostic ? Tout cela ne relève-t-il pas dune conception un peu dépassée de lobservation du comportement de lenfant ? Lorientation peut-elle découler directement dune observation ? Dans tous les cas, létablissement est-il suivi dans ses propositions dorientation ? Comment se déroulent les choix et les négociations en matière dorientation ? Une réinterrogation de la vocation et du fonctionnement de létablissement est à réaliser. Un certain nombre de questions peuvent y concourir : dans quelles conditions le bénéficiaire est-il accueilli ? Quelles sont les informations dont dispose létablissement pour mener sa mission ? De qui émanent-elles ? Comment seffectue la coordination entre les différents services ? Qui prend en charge le suivi de ce bénéficiaire ? Qui coordonne les informations et les démarches ? Comment les entretiens sont-ils exploités ? Quelle trace en reste-t-il ? À quelles conclusions aboutissent-ils ? À qui parviennent-elles ? De la part de qui ? À quel moment émerge un diagnostic ? À propos de quoi ? Entraîne-t-il lélaboration dun projet ? Dans quelle direction : développement personnel, médiation familiale, soutien psychologique, etc.? Qui suit ce projet ? Quels sont les moyens daction des personnels de létablissement ? Quelles sont les modalités dévaluation du service rendu par létablissement ? Qui sen charge ?
Quelques pistes peuvent se dégager : il conviendrait donc daccorder toute son importance à lintervention auprès des familles et au partenariat afin de limiter cette division du travail. Après létablissement dun diagnostic psychosocial qui serait réalisé en interaction, un contrat daccompagnement social, puis un projet personnalisé seraient élaborés là encore en concertation entre partenaires professionnels et la famille. Léquipe serait davantage interdisciplinaire, incorporant un plus grand nombre de psychologues formés à lintervention familiale. Cela entraîne naturellement tout un mode dorganisation quil serait trop long de développer ici
Létablissement dun « diagnostic psychosocial » permettrait de dresser des perspectives daide plus ciblées : faut-il répondre en termes de soutien psychologique et moral, en termes plus éducatifs, en termes de conseil familial, en termes de médiation ?
Lobstacle majeur à une efficacité accrue et à toute évolution paraît bien être le cloisonnement entre diverses logiques dacteurs et labsence dun véritable partenariat. Par ailleurs, le positionnement dun certain nombre détablissements de laction sociale est devenu critique et obsolète, et ne paraît plus être en mesure de répondre aux exigences tant sociales que culturelles de lenvironnement. Cest lintervention auprès des familles qui pourra débloquer un système verrouillé, et qui représente lavenir de laction sociale à lendroit des enfants et adolescents. Sans doute faut-il se montrer plus ambitieux en terme de projets et assumer des pistes et des perspectives, au risque de les voir juger pour linstant irréalistes.
Jean-René Loubat
Revenir à l'index, à la page de garde.