Les petits rois des quartiers

Numéro 450, 16 juillet 98

Les contrats locaux de sécurité

Nouvel élan ou nouveau gadget ? Le temps seul permettra de mesurer si cohérence et efficacité sont cette fois au rendez-vous

L’évolution de notre société ces dernières années a provoqué une aggravation des conditions de vie d’une partie de moins en moins marginale de la population. Il existe bien une spirale de la crise du lien social marquée par l’isolement des familles et un délitement de la régulation par les règles de vie collective. Les difficultés vécues par les parents (chômage, exclusion, problèmes sociaux, psychologiques, matériels…) ont souvent des conséquences sur l’éducation de leurs enfants et peuvent favoriser le développement de conduites délinquantes. Trop de parents ne disposent plus de l’autorité parentale suffisante et n’offrent pas une image sociale gratifiante à des enfants qui ne croient plus en eux.

Résultats de cette évolution : des regroupements de jeunes désœuvrés en bande âgés de 10 à 16 ans, une agressivité de jeunes violents, hors circuits, rejetés ou refusant de s’investir et de trouver leur place dans les activités proposées par les dispositifs censés les accueillir, une dégradation du patrimoine public, un absentéisme scolaire chronique de certains enfants ou jeunes qui de fait se trouvent livrés à eux-mêmes, des pratiques liées à l’alcool ou à la toxicomanie qui se traduisent en attitudes violentes, apathiques, voire dépressives dans une logique parfois autodestructrice pouvant déboucher sur des tentatives de suicides (particulièrement nombreuses chez les moins de 30 ans). Les actes de délinquance ou d’incivilité se manifestent plus particulièrement dans certains lieux : sorties des écoles, pieds d’immeubles, caves, centre ville, squats, transports en commun, équipements sportifs, établissements scolaires… ou lors de certains événements ou occasions (Fête de la Musique, match de foot, soirées musicales).

Les habitants des zones sensibles sont les premières victimes de ces actes d’incivilité qui viennent s’ajouter trop souvent à une fragilité sociale qui déjà exacerbe le sentiment d’insécurité. Vécu au quotidien, quelquefois irrationnel, il se nourrit de ces petits délits et des conflits de voisinage ou d’usage des espaces communs. Cette forme d’insécurité persiste, s’autoalimente, se répand en rumeur et génère un sentiment d’isolement et d’impuissance.

Pour faire face à cette situation le gouvernement Jospin a conçu un nouveau dispositif annoncé au colloque de Villepinte : le Contrat Local de Sécurité. Son objectif prioritaire est bien de répondre tant au sentiment d’insécurité qu’à l’insécurité elle-même en concentrant les moyens de prévention et d’action vers les jeunes en difficulté, en voie de marginalisation ou en risque de délinquance. Il s’agit de porter une attention particulière aux situations de rupture les plus explicites et de prendre particulièrement en considération les jeunes repérés comme désœuvrés, organisés en bandes, et souvent identifiés comme fauteurs de troubles.

Un peu partout des Contrats Locaux de Sécurité ont été signés, chacun essayant de répondre au plus près de la situation locale et trouvant des modalités adaptées et particulières. Après quelques mois de fonctionnement, il est intéressant de faire le point sur leurs orientations (il est trop tôt pour dresser un bilan concernant les actions engagées), en illustrant certaines de ces applications.

Associer la population

Le premier axe consiste bien à renforcer les occasions de dialogue avec la population en y associant les élus, la police, la justice, les acteurs associatifs, les bailleurs, les intervenants sociaux. En effet, le fait, pour les habitants, d’avoir une connaissance exacte et objective de ce qu’est la délinquance, de pouvoir s’exprimer sur ce sujet, et de sentir la volonté commune des principaux acteurs d’agir conjointement et en parfaite coordination dans ce domaine, ne peut que favoriser le sentiment de sécurité. Cela prend notamment la forme de réunions de quartier où sont abordées toutes les questions relatives à la vie commune et aux incidents qui la perturbent.

S’il s’agit bien de garder le contact avec la population, il est une action qui est tout à fait essentielle, c’est celle qui consiste à épauler les parents dans leurs fonctions éducatives et de contribuer à restaurer leur autorité. On peut les associer dans les processus de réparation des faits délictueux commis par leurs enfants, les sensibiliser aux difficultés rencontrées à l’âge de l’adolescence par les jeunes, les conseiller sur les conduites à tenir, les soutiens extérieurs qu’ils peuvent solliciter. Il s’agit bien de mettre en œuvre tous les processus qui leur permettront de constater qu’ils sont considérés comme des acteurs privilégiés de l’éducation et non comme des consommateurs des services ou des personnes assistées. Cela signifie se donner les moyens de répondre à leurs demandes d’aide quand ils se trouvent démunis pour gérer des comportements difficiles, en leur proposant par exemple des groupes de parole ou des points d’écoute.

Mobiliser les institutions

Le second axe se situe au niveau institutionnel : amener les structures en contact avec les jeunes à se mobiliser. Elles le font déjà et voient leurs efforts encouragés et validés par une politique d’incitation.

Première concernée, l’institution scolaire qui doit assurer outre sa fonction d’apprentissage, la sécurité des biens et des personnes en son sein, mais aussi contribuer à l’éducation civique des élèves. L’implication et la mobilisation des équipes pédagogiques est essentielle pour prohiber toutes les formes de violence et développer dans le cadre du projet d’établissement toutes les médiations nécessaires, notamment par la mise en place des Comités d’Environnement Social associant les jeunes, les enseignants, le personnel de l’établissement, les parents, les acteurs éducatifs et sociaux du quartier. Face aux élèves transgresseurs pour lesquels les actions habituelles de l’établissement se révèlent inopérantes, il faut trouver des solutions personnalisées en préparant à un retour à une scolarité ordinaire (structure d’aide spécifique).

En dehors de l’école, la commune doit adapter son offre en terme d’animations ou de facilités d’accès à ses équipements (soirées, week-ends, vacances, ponts de plusieurs jours). L’action en direction des publics les plus en difficulté ou à la limite du basculement doit partir d’une vision objective de ces jeunes, de leur mode de vie, de leurs difficultés, de leurs demandes et des raisons pour lesquelles ils ne participent pas spontanément aux animations traditionnelles des structures d’accueil. Ainsi, les activités qui leur sont proposées doivent viser particulièrement des objectifs tels que la dérivation de l’énergie, l’expression et la symbolisation des sentiments d’exclusion et de révolte, le développement de valeurs antagonistes à la déviance (de solidarité vécue, de connaissance du monde social…), l’allègement de la pression des difficultés de vie les plus lourdes (isolement…). Elles doivent se centrer sur les moments où les jeunes sont les plus disponibles ou désœuvrés, éviter les contraintes de fonctionnement qui ne doivent pas conduire à écarter les publics les plus fragiles (coûts, modalités d’intervention etc.), favoriser les moyens d’assurer une « cohabitation » des publics difficiles avec les autres.

L’hôpital est lui aussi concerné par exemple par la création d’équipes psychiatriques (médecin / infirmier) pouvant intervenir au domicile des personnes en souffrance, pour entamer avec elles un dialogue et proposer des solutions en liaison avec les établissements ayant en charge les patients psychiatriques.

L’effort de la Police Nationale porte sur la proximité au travers du développement de l’îlotage et par conséquent une présence policière sur les différents quartiers de la ville, de la protection des personnes vulnérables (personnes âgées…) et de l’aide et l’accueil aux victimes.

Les différents partenaires (office d’HLM, compagnie de bus…) ont aussi recours aux dispositifs de médiation sociale. L’objectif du médiateur est d’intervenir avant que les parties ne soient amenées à donner des suites policières ou judiciaires. Son champ d’action est limité aux problèmes de cohabitation relatifs à la vie collective. Le médiateur n’a pas le rôle d’un juge. Il doit amener les parties à discuter du litige en rétablissant la communication entre elles et ensuite les aider à prendre en charge le conflit. Mais la médiation passe aussi par une présence : il s’agit de développer une permanence régulatrice, rassurante, dans les moments les plus « exposés » et ainsi permettre que s’engage autant que possible le dialogue. Cela a pour effet de ne pas surcharger les tâches de la police, de la justice et de développer une action éducative auprès des habitants. En effet, en les plaçant en situation d’acteur de la résolution de leurs problèmes, il sont responsabilisés, ce qui contribue à éviter le développement du sentiment d’insécurité.

Même si la répression peut parfois apparaître comme l’échec de la prévention, elle participe à celle-ci en créant chez les délinquants les moins endurcis un sentiment de crainte de la sanction et donc en les incitant à éviter la transgression. Elle permet aussi d’écarter provisoirement du circuit social les délinquants multirécidivistes. En effet, une partie importante de la délinquance est le fait d’un petit nombre d’individus et une politique volontariste, privilégiant les réponses rapides et un caractère systématique des poursuites peut contribuer à neutraliser cette source essentielle de l’insécurité. Quant au sentiment d’insécurité, une grande part tient à l’apparente inaction de la justice à l’égard de certains éléments perturbateurs qui semblent, aux yeux des personnes concernées, bénéficier de l’impunité. L’action de la justice mériterait donc d’être mieux expliquée et plus médiatisée.

Un véritable réseau partenarial

Troisième axe qui semble tout aussi essentiel que les deux premiers : le Plan Local de Sécurité doit aussi prévoir un dispositif de collaboration des intervenants et de vigilance, à l’image de cette cellule de veille communale, composée du noyau dur des décideurs et acteurs principaux : la Ville (élus et techniciens), les services de l’Etat ( la Sous-préfecture, Police, Justice, Education Nationale, P.J.J.), le bailleur social, le transporteur public, les Centres Sociaux, les services socio-éducatifs, les Educateurs de Prévention Spécialisée… Cette cellule partage alors une base de donnée commune constamment actualisée, composée à partir des informations dont dispose chaque organisme pour ce qui le concerne. Elle assure une fonction de veille et a un rôle d’impulsion, d’échange. Elle se réunit alors régulièrement et est en mesure de se mobiliser très rapidement en cas de besoin. Cette instance de coordination à comme seul objectif de rechercher à la fois une solution qui protège l’individu concerné contre une « escalade » des comportements et qui protège aussi son entourage pour préserver la tranquillité publique.

Les contrats locaux de sécurité apparaissent bien comme un produit de l’air du temps, celui qui met au goût du jour le travail partenarial, la constitution d’un réseau autour d’une problématique : celle de l’insécurité. Cette voie s’oppose diamétralement à la réponse qui serait uniquement sécuritaire et répressive. Le temps seul permettra d’en mesurer la cohérence et l’efficacité.

Jacques Trémintin


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