Les petits rois des quartiers

Numéro 450, 16 juillet 98

Une multiplication et une succession de politiques et de mesures qui sèment la confusion beaucoup plus qu’elles n’éclairent les consciences

Les grands ensembles se referment sur les plus défavorisés comme un véritable piège urbain dans une logique de ghettoïsation. Désœuvrement, insuffisance des équipements culturels et de loisirs, tentation de la délinquance, de la drogue et de l’argent facile que procure la débrouille… constituent l’horizon d’un univers qui se dégrade et se délite à vue d’œil. Deux processus se développent parallèlement. C’est d’abord celui de la délinquance : entre 1972 et 1993, le nombre de crimes et de délits passent de 1/675/507 à 3/881/894. D’une façon contiguë s’accroît le sentiment d’insécurité aggravé par les incivilités qui se multiplient : bruits, stigmates sur les murs (tags et graffitis), odeurs d’urine, boites aux lettres détériorées, groupes de jeunes impolis voire agressifs au pied des immeubles, sacs poubelle lancés par les fenêtres (quand ce n’est pas du mobilier usager)... Fort de ces constats, l’État tente de réagir.

Dans les premières années de la décennie 80 se réunirent diverses commissions qui élaborent la plupart des dispositifs encore en vigueur aujourd’hui : commission Dubedout traitant du problème des quartiers d’habitat social qui produira la politique de la ville, commission Schwartz abordant l’insertion des jeunes qui proposera la mise en place des Missions Locales et PAIO, commission Bonnemaison touchant la question de la délinquance qui créera les Comité Communaux de Prévention de la Délinquance. Malgré tous ces efforts, la dégradation de la situation s’est aggravée au point de voir les quartiers dits sensibles passer de la vingtaine au début des années 80 à 1300 en 1997, 200 d’entre eux présentant des signes tangibles de rejet des institutions et d’agression récurrente contre leurs représentants (police, pompiers, postiers…) !

Les années 90 ont vu se développer d’autres initiatives tentant de se rapprocher beaucoup plus des préoccupations de la population.

Ainsi, en a-t-il été de la création des Maisons de la Justice et du Droit dont l’objectif est de proposer une justice de proximité. Elles traitent au plan pénal d’une partie des contraventions concernant les violences et les voies de fait, liées aux problèmes de voisinage. Au civil, elles s’intéressent aux contentieux individuels liés par exemple aux impayés et aux expulsions.

On peut citer aussi la médiation pénale qui permet de résoudre en douceur les conflits à partir d’une solution librement négociée entre les parties. L’objectif n’est pas ici de viser à des sanctions, mais plutôt de réparer, en tentant de rétablir la communication.

Autre illustration, celle des médiateurs sociaux agissant sur les problèmes relationnels entre habitants avant que les autorités policières ou judiciaires ne soient saisies. Ainsi, les dégradations d’entrée, les occupations de cave par les jeunes, les nuisances diverses peuvent trouver éventuellement des pistes de solution. Dans le même style, on peut parler des correspondants de nuit qui sont de permanence dans certaines cités entre 22 h 00 et 5 h 00 du matin. Ils interviennent à la demande et peuvent agir là aussi, dans une logique de médiation, tant dans le domaine de l’aide aux personnes (tapage nocturne, conflits de voisinage, détresse de personnes isolées…) que de veille matérielle (signalement des dégradations aux bailleurs, sécurité des bâtiments, petits dépannages aux habitants…).

La décennie n’est pas bientôt terminée que déjà une nouvelle génération de dispositifs se met en place : Contrat Locaux de Sécurité et Groupes Locaux de Traitement de la Délinquance (voir article dans ce numéro).

Les politiques se succèdent sans arriver à enrayer la montée d’une violence qui semble de plus en plus structurelle. « Promouvoir une improbable urbanité comme remède à l’insécurité relève de l’emplâtre sur une jambe de bois, tant que liberté sera laissée au marché de remodeler la société au gré de ses lois » (p.214) affirme Jean-Pierre Garnier dans son ouvrage « Des barbares dans la cité - De la tyrannie du marché à la violence urbaine » (Flammarion, 1996 381 p.-125 F). À défaut d’avoir les bonnes réponses, peut-être faut-il chercher les bonnes questions !

Jacques Tremintin

La Théorie de la vitre cassée

C’est le psychosociologue Philip Zimbardo qui a exploré cette théorie en 1969. Pour ce faire, il a placé deux voitures privées de plaques d’immatriculation et le capot relevé, l’une dans le Bronx, l’autre dans un quartier chic. Si la première fut attaquée dans les 10 minutes et dépecée dans les 24 heures, la seconde resta intacte pendant plus d’une semaine. Du moins jusqu’à ce qu’il lui assène un premier coup de masse. Elle fut alors détruite à son tour en quelques heures, et ce par des « blancs bien respectables ». Cette expérience devait démontrer que lorsque les régulations sociales informelles font défaut, les comportements destructeurs se libèrent et ce, quelles que soient les couches sociales concernées. D’où l’importance de remplacer très vite la première vitre cassée, ce qui évite de voir tomber les suivantes…

JT


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