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Mémoire dun pionnierPar Jacques GuyomarchJacques Guyomarch est né le 9 mai 1917. Éducateur, il a dirigé, de 1944 à 1963, un centre dobservation en Bretagne, et a été, en 1947, le premier secrétaire général de lAssociation nationale des éducateurs de jeunes inadaptés (ANEJI), fondée le 15 juillet 1947. « Je suis frappé de voir quun certain nombre déducateurs est soucieux de connaître ce qui sest fait avant eux ; je men aperçois par exemple avec tous ces mémoires faits sur des lieux comme la Prévalaye ou dautres ; plus globalement, je pense que lon ne peut pas bien uvrer si lon ne connaît pas ce qui sest passé avant soi. » |
Quel a été le point de départ de lANEJI ?
Selon quil travaillait dans lEst ou à Montpellier, léducateur que lon nappelait pas encore spécialisé voyait son traitement varier de 2 000 à 16 000 (anciens) francs, et ce pour des responsabilités identiques : vivre le quotidien denfants ou dadolescents ayant des difficultés dadaptation. Le premier souci de lANEJI a donc été duniformiser ces salaires et parvenir à légalité avec ceux de lÉducation Surveillée du ministère de la Justice ; pour ce faire, ont été définies des conditions daccès à la responsabilité de la profession déducateur, des questionnaires étant alors remplis dans les établissements. Je me souviens dune journée mémorable, où jétais le matin au Palais de lUnesco avec Monsieur Lutz, inspecteur à lÉducation Surveillée, devant négocier les derniers points de cette question dégalité des salaires, alors que laprès-midi même, je devais annoncer les résultats à une assemblée générale de lANEJI à Marly. Jai pu y arriver en annonçant que laccord était enfin signé ! Laction a continué sur le sujet de la formation des éducateurs, cest ainsi que les écoles ont été amenées à siéger à lANEJI : nous nous sommes battus pour quexiste le diplôme déducateur. La création de lANEJI sest faite pour réunir les éducateurs qui travaillaient ou non dans les associations régionales regroupées au sein dune union nationale, lUNARSEA, (appelée communément UNAR) : il y avait également de nombreuses associations départementales, ou locales. Le souci était de réunir des personnes ayant des responsabilités à peu près identiques auprès des enfants en difficulté, quel que soit leur employeur. En tant que directeur de la Fédération bretonne pour la Sauvegarde de lenfance et de ladolescence, je représentais celle-ci à lUNAR qui fédérait donc toutes les associations régionales, lesquelles avaient été créées par le secrétariat dÉtat à la Santé publique et par Jean Chazal, magistrat détaché au dit ministère.
En somme, les pouvoirs publics ont créé des associations privées ?
À lépoque, en France, 80 % des établissements denfants étaient privés ; lÉtat, lui, gérait peu détablissements. Lidée du juge Chazal a donc été de rendre possible la rencontre des représentants de ces équipements publics et ceux du privé, dans des associations régionales. Il y avait un réel besoin : « cent établissements recevant plus de sept mille enfants » (pour la Bretagne), étaient recensés dans lannuaire 1952 de la fédération bretonne pour la Sauvegarde de lenfance. Avant dêtre en charge danimer celle-ci, javais dirigé auparavant lécole régionale des cadres des centres de jeunesse, à Mordelle, près de Rennes, dont linitiative avait été prise sous linfluence des mouvements de jeunesse. Lorsquil sest agi dembrigadement par lAllemagne nazie, jen été licencié de cette école, en 1942.
Mais jinsiste : lUNARSEA na-t-elle vraiment rien à voir avec la création de lANEJI ?
LANEJI, qui a vu le jour le 15 juillet 1947 est antérieure, dun an, à lUNARSEA dont la réunion constitutive a eu lieu à Montpellier en octobre (si je me souviens bien) 1948. La relation entre lUNARSEA et lANEJI a été facilitée du fait que je siégeais dans les deux. En Bretagne, un comité régional de coordination avait été créé pour unifier et fédérer les associations départementales. Lorsquil a été question entre lUNAR et lANEJI, plus tard, de faire émerger une convention collective, et comme lANEJI nétait pas un syndicat de salariés, pas plus que lUNAR un syndicat demployeurs, nous nous sommes orientés vers des accords collectifs de travail signés le 16 mars 1958, alors que la convention ne verra le jour que huit années plus tard.
LANEJI a-t-elle eu un rôle quelconque à jouer dans létablissement de cette convention collective ?
En amont de la convention, les accords de travail ont été signés par chaque association régionale et le président de lANEJI. Ils ont concerné les éducateurs, mais aussi les autres catégories de personnels : psychologues, personnels administratifs, directeurs détablissements ; concernant ces derniers, lANEJI était opposée à la création dune association de directeurs, du fait quà lépoque, la quasi-totalité des directeurs avait été éducateurs et continuait, de fait, dexercer des responsabilités éducatives.
Avez-vous, vous-même, travaillé en tant quéducateur ?
Jai été éducateur pendant lOccupation allemande et ai dirigé lÉcole régionale de Bretagne, chargée de former les cadres des centres de jeunesse. Toute laction des mouvements de jeunesse pendant lOccupation a été de mettre sur pied le maximum dinitiatives pour que la jeunesse française échappe à leur mobilisation par les Allemands Laccord darmistice avait déterminé deux zones : la zone nord, occupée par les Allemands, et la zone sud, non occupée, ce qui a permis à la Résistance de sorganiser. À lécole régionale, nous hissions le drapeau tricolore tous les jours avec les jeunes, au moins tout le temps où les Allemands nous ont ignorés. Un jour un officier allemand est venu, est entré dans le centre à cheval ! , pour nous intimer lordre de ne plus hisser les couleurs et dabattre le mât. Nous navons plus hissé les couleurs tous les matins mais, ayant gardé le mât, nous avons continué de nous y rassembler tous les jours. Les jeunes chantaient (Jacques Guyomarch chante) : Amis, que ce silence que nous venons dobserver témoigne à notre France de notre âpre volonté de faire face, plein daudace, etc. Après la Libération, jai créé le centre dobservation de la Prévalaye le 9 octobre 1944, dont jai été le directeur jusquen 1963.
Vous chantez bien ; mais revenons à la convention collective de 66. De quelle manière lANEJI a-t-elle participé à son élaboration ? Et qua-t-elle apporté ?
LANEJI avait ses spécificités : dès le départ, par exemple, elle a été mixte (des éducatrices ont par exemple travaillé à la Prévalaye dès 1945) ; en outre, elle comprenait des membres de tout horizon politique, tous unis par le même souci de lenfance en difficulté, (surtout délinquante à cette époque) ; nos préoccupations étaient dordre sociales et pédagogiques, et non politiques. LANEJI est née après-guerre, dans une période de relèvement, de développement économique extraordinaire, période dexpansion qui a facilité la création détablissements, par un financement exceptionnel : 50 % venant de la Sécurité sociale, et 50 % du ministère de la Santé. Une fois signés les accords collectifs de travail, les membres de lANEJI, adhérents par ailleurs de syndicats dont la CFTC, ancêtre de la CFDT, ou la CGT ont été très actifs pour souligner que ce nétait pas le rôle dune association professionnelle de signer une convention collective ; un débat sest alors ouvert au sein de lANEJI : celle-ci devait-elle, ou non, se transformer en syndicat ? Finalement, après des discussions plus ou moins houleuses, la position de reconnaître la liberté syndicale de ses membres a été retenue par lANEJI : il était possible dêtre à la fois membre de lANEJI et membre dun syndicat. LANEJI a ainsi pleinement reconnu le rôle des syndicats, rendant possible lélaboration dune convention collective, qui nétait pas du ressort dune association professionnelle. Cela étant et même si lANEJI na pas été consultée en tant que telle, la discussion autour de la convention collective ne pouvait ignorer lexistence des précédents accords collectifs de travail, dans lesquels se trouvaient déjà des dispositions sur lorganisation de la profession déducateur ; mais la définition du travail déducateur sappuyait davantage sur des notions de responsabilité ou dengagement de léducateur que dhoraires réglementés ; en effet léducateur de base entre dès le début de ses fonctions en pleine responsabilité par rapport aux jeunes qui lui sont confiés. Cette responsabilité peut-être considérée comme encore plus évidente dans le contexte daujourdhui
Dans les années 60-65 (cest-à-dire quelques années avant la CC 66), quelle proportion danejistes était syndiquée ?
Beaucoup étaient syndiqués, et il est indéniable que la liberté syndicale reconnue par lANEJI a favorisé lexpansion des syndicats ; ainsi, lassociation ne sest plus occupée de lorganisation de la profession, mais des conditions de son exercice : à savoir, par exemple, les formes de laction éducative, la taille des établissements, les rapports entre linternat et le milieu ouvert, etc.
Où lANEJI, selon vous, a-t-elle finalement puisé sa force, sa vitalité ?
Selon les régions, lexercice de la profession revêtait des caractéristiques très diverses, selon quelle sexerçait au sein dune association locale, départementale ou régionale ; toutes les personnes travaillant auprès denfants en difficulté ne pouvaient quêtre demandeurs de contacts et déchanges avec leurs collègues. Je me souviens encore de la visite, à la Prévalaye, de René Meyer qui soccupait des maisons de Seine-et-Marne et qui était curieux, après avoir entendu parler de nous, de voir dans quel esprit nous travaillions, avec quels types de jeunes, etc. De tels rapprochements ont été très constitutifs de lANEJI.
Et de lidentité de la profession, non ?
Si vous souhaitez remonter jusquaux sources, je dois vous dire quantérieurement à lANEJI, avait eu lieu une réunion des directeurs des centres daccueil, qui a débouché sur une première prise de conscience collective de lintérêt de se réunir. Linitiative en avait été prise par une assistante sociale, Mademoiselle Jeanne Lalouette, consciente de lintérêt du développement des centres daccueil et de laction éducative qui y était mise en uvre ; mais celle-ci devait mourir quelque temps plus tard dans un accident de chemin de fer entre Paris et Versailles. Les assistantes sociales, dont la profession était née de la guerre de 14, ont aidé les éducateurs à créer la leur après celle de 45. Le 31 décembre 1947, nous comptions cinquante adhérents ; nous sommes parvenus, en 1969, jusquà trois mille membres cotisants. Mais le rayonnement de lANEJI en touchait un bien plus grand nombre. Les pouvoirs publics reconnaissaient à lANEJI la représentativité de la profession déducateur spécialisé (il existait également une association déducateurs et déducatrices catholiques, regroupés au sein de lUNAEDE). Les accords de travail de 58 avaient été signés en présence des représentants des ministères de la Justice et de la Santé. Ces chiffres se sont maintenus jusquau début des années 70. Le diplôme déducateur spécialisé, qui existe depuis 1967, devait, à notre avis, bien préparer à lexercice de la profession : ce diplôme est le premier diplôme dÉtat où la formation pratique est aussi importante en temps que la formation théorique. Nous avions en outre beaucoup travaillé sur la sélection et la présélection : lANEJI se devait décarter de nombreuses personnes qui nétaient pas faites pour cette profession. Les délibérations du jury constitué en général de psychologues, déducateurs et de médecins se faisaient de la manière suivante : chaque membre, individuellement et sans concertation, mettait des signes + ou - pour chaque candidat, avant délibération ; le + à lunanimité, je ne lai vu quune fois ! Cest dire comment, face à une personne, les perceptions que lon a peuvent différer À la Prévalaye, nous avons effectué ainsi cinq cents présélections.
À partir de quand situez-vous le déclin de lANEJI ?
Des divergences sont apparues peu à peu dans lassociation ; il ny avait plus le même mouvement pour des rencontres, le même désir dunité et de représentativité. Jai démissionné en 1971 de la présidence de lANEJI. Le thème de lAssemblée générale de cette année était lidentité de léducateur spécialisé. De plus en plus, lANEJI ne jouait plus quun rôle technique dans lexercice de la profession, sur lidentité de léducateur, dautant plus difficile à cerner que lexercice était extrêmement divers ; lanalyse très fine de nos conditions dexercice a souligné léventail des diversités, et lunité est devenue difficile à trouver ; les syndicats, de leur côté, avaient signé la convention collective, cherchaient à la perfectionner par des avenants successifs. Après 1971, un président ne pourra plus être élu que pour huit ans maximum. La représentativité personnalisée a été combattue. Moi, javais été dix-sept ans secrétaire général et huit ans président ; je crois que cette continuité a contribué à la permanence de lANEJI Mes successeurs ont été Marc Ehrhard et Daniel Dupied (une femme, Jacqueline Mathieu, a également été présidente de lANEJI). Je nai jamais voulu peser sur les orientations prises après mon départ. La dissolution a été prononcée, pour des raisons essentiellement financières, par le ministère de la Justice qui a donc supprimé les subventions : le nombre de membres sétant effondré, les activités étant assez réduites, lANEJI a fait faillite.
Que pensez-vous de léventuelle émergence dune nouvelle association analogue ? Est-elle possible en regard de lactuelle évolution du secteur ?
Il ne mappartient pas dy être ou non favorable ; mais je pense que ce que nous avons vécu a été initialement marqué par lOccupation étrangère. Nos jeunes étaient traumatisés par la guerre : je me souviens de lun dentre eux, à la Prévalaye, qui presque toutes les nuits se réveillait en claquant dans ses mains et en criant « Boum ! Vlà quça éclate ! » : il avait été sous les bombardements de Brest pendant une bonne partie de lOccupation La délinquance était circonstancielle : une fois, un jeune nous avait été confié parce quil avait pillé un garage à Nantes ; il avait été engagé antérieurement par le réseau de Résistance, qui lui confiait des missions difficiles ; il avait dix-sept ans. Ainsi, au lendemain de la Libération, ce qui la veille était héroïque quand cétait contre les Allemands pouvait devenir délit de droit commun. Ensuite, peu à peu, a émergé la prise en charge des déficients mentaux. Quant à la délinquance, elle a été liée, de plus en plus, à la dissociation familiale, et a revêtu de ce fait un caractère beaucoup plus personnel.
Le travail darchives du CNAHES et du CAPEA va-t-il aider léducateur daujourdhui ?
Je suis frappé de voir quun certain nombre déducateurs est soucieux de connaître ce qui sest fait avant eux ; je men aperçois par exemple avec tous ces mémoires faits sur des lieux comme la Prévalaye ou dautres ; je pense que lon ne peut pas bien orienter son action si lon ne connaît pas ce qui sest passé avant soi.
Propos recueillis par Joël Plantet