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Elle avait pourtant été crée par eux et pour euxComment les éducs ont perdu lANEJIOn peut dire que lAssociation nationale déducateurs de jeunes inadaptés a très largement participé à organiser et structurer cette profession faite de techniciens capables à la fois de prendre du recul et de partager la vie des jeunes, dêtre en même temps un peu marginaux et beaucoup intégrés. Tout un programme que la défunte organisation a défendu pendant près de 50 ans. Mais ces professionnels de lenfance inadaptée partis on ne sait trop doù ne se sentaient apparemment de nulle part. Cette absence dun besoin dappartenance est venue à bout des meilleures volontés de fédération. Enfin presque toutes : des irréductibles veulent encore y croire. Avant de se livrer à des spéculations sur les chances dune résurrection, dans un de nos prochains numéros retour sur la naissance et la mort de celle qui fut malgré tout une grande dame. |
Créé le 28 mai 1994 par les Diplodocus (premiers éducateurs ayant exercé avant, pendant ou à la fin de la seconde guerre mondiale ; voir Lien Social n° 262), le Conservatoire national des archives et de lhistoire de léducation spécialisée (CNAHES) (1) a fondé, quatre ans plus tard jour pour jour le Centre des archives de la protection de lenfance et de ladolescence (CAPEA) (2) : des boites darchives représentant 2000 articles (ou unités intellectuelles), dautres encore à défricher et ordonner ; onze fonds classés, inventoriés et communicables ; trente collections de revues, 700 brochures, une centaine douvrages Lendroit (angevin) permet dores et déjà des recherches et travaux sur léducation spécialisée, la délinquance juvénile, les politiques éducatives et sociales au XIXe et XXe siècles, la protection de lenfance et de ladolescence.
« LAssociation nationale des éducateurs de jeunes inadaptés a été créée par vous et pour vous le 15 juillet 1947 et déclarée au Journal Officiel du 13 janvier 1948, déclare un tract de 1948 (cinquante ans, déjà) présentant la nouvelle ANEJI aux éducateurs, éducatrices, directeurs et directrices. « Elle a pour buts, notamment, poursuit le tract, dunir et daider, à la fois sur le plan amical et professionnel, en dehors de toutes préoccupations politiques ou confessionnelles, tous les éducateurs de jeunes socialement inadaptés (présentant des déficiences psychiques, des troubles du caractère ou du comportement) ; de contribuer à lorganisation de la profession et à la mise au point de débouchés, en liaison avec les pouvoirs publics et les organismes intéressés ; de développer et de faire connaître les méthodes déducation respectueuses de la personnalité des jeunes »...
Récapitulons : les premiers centres accueillant des mineurs délinquants Ker-Goat en Bretagne, dès 1940, ou Bois-le-Roi en Seine-et-Marne se débrouillent, sous la direction de chefs scouts, dans des conditions plus que précaires ; mais lenfant victime de la guerre et lenfance inadaptée sous toutes ses formes vont rapidement impulser lidée quéducateur pouvait devenir un métier à part entière.
À linitiative du magistrat Jean Chazal, des Associations régionales pour la sauvegarde de lenfance et de ladolescence (voir interview ci-jointe de J. Guyomarch) voient le jour ; les premières écoles déducateurs Montesson en 1943 naissent à Paris, Montpellier, Toulouse, Lyon ; les Éclaireurs de France, qui tiennent colloque annuel à Marly-le-Roi depuis 1945 (ce sera ensuite Jambville, avec les Scouts de France), y accueillent les éducateurs et directeurs en recherche.
Le 18 février 1947, une première réunion du Comité dentente des services sociaux près les tribunaux pour enfants de France et de lUnion française provoque une rencontre déducateurs ; cette journée précédera de très peu la naissance de lANEJI. La circulaire dinvitation à lassemblée constitutive du 15 juillet 1947 stipule : « la majorité des éducateurs et des observateurs de jeunes « inadaptés » (notez les guillemets, NDLR) se trouvent dans une situation analogue à celle des premières assistantes sociales. La période héroïque passée, ils ont besoin de se connaître pour confronter leur expérience et organiser leur profession ».
LANEJI se développe rapidement. Elle signe, le 16 mars 1958, des accords de travail ARSEA/ANEJI améliorant le statut des éducateurs du secteur privé. Elle atteint 1 500 adhérents en 1959, pour doubler ce chiffre dix ans plus tard. LANEJI officialisera en outre, en 1955, les appellations déducateurs techniques et déducateurs scolaires. En juin 1959, apparaît la section spécialisée des éducateurs de prévention. Lassociation milite, et ce depuis 1948, pour linstauration dun diplôme dÉtat déducateur spécialisé, qui verra le jour en 1967.
Les deux bulletins déducateurs de jeunes inadaptés intitulés respectivement Échanges et Escales fusionnent le 15 juillet 1951 pour faire naître Liaisons, dont la vingtaine de pages du numéro 1, daté de décembre 1951, tire à 500 exemplaires. On peut par exemple y lire : « ...La vie de léducateur est une lutte continuelle contre la déception, léchec, le découragement, la monotonie, lincompréhension »... Dans le n° 2 (mars 52), des conseils pratiques sont dispensés ; dans le numéro 5 (janvier 53), un psychologue « donne la raison de son existence ». La revue atteindra, en 1969, soit quelque 70 numéros plus tard, un tirage de 4 000 exemplaires. La publication ira jusquà 116 numéros. Dans lédito du n° 100 (2e trimestre 1977), Marc Ehrard, alors Président de lANEJI, écrit : « Nous nhésiterons pas à renvoyer à lorganisation sociale tout entière et aux instances politiques ou administratives, régionales ou nationales, les contradictions les plus fondamentales dans lesquelles nous sommes obligés de vivre avec les inadaptés, quand elles ne seront ni de notre fait ni de notre compétence : certaines questions que pose lexistence dinadaptés sont dailleurs dordre culturel et moral, et interpellent le devenir de lhomme, et de lhomme social, avec tout ce que cette notion recouvre dinfini et denrichissement ». Dans un article intitulé Cent numéros, Henri Joubrel évoque des « clignotants discrets, puis impérieux qui ont, de toutes parts, fait réfléchir » et des « erreurs dune minorité de ses membres » qui ont mis « la profession en danger ». Dans le dernier numéro de Liaisons ancienne formule (nos 116-117, 2e et 3e trimestre 1981), Louis Casali et Jacques Ladsous présentent une nouvelle maquette de lorgane de lANEJI, devenue ANEJI-MAES (Mouvement daction éducative spécialisée) et dont le contenu présente les journées nationales de laction éducative en milieu ouvert, qui se sont tenues du 6 au 8 décembre 1978.
Les activités de lassociation sont plurielles : du 6 au 10 juillet 1970, au Palais des Congrès de Versailles, lANEJI, dans le plus grand rassemblement organisé (jusqualors) pour la profession, avait débattu du thème « Le rôle social de léducateur de jeunes inadaptés ». Des journées régionales ANEJI de formation et de perfectionnement se généralisent, concernant les éducateurs de groupe, mais aussi les éducateurs techniques, scolaires ou de jeunes handicapés physiques. Un service doffres et de demandes demploi est mis en place.
Dès 1948, lANEJI avait entrepris des échanges internationaux : Hollande, Italie, Belgique, Allemagne, avant les États-Unis, le Canada, lAfrique du Nord et le Moyen-Orient ; naît, en 1951, lAssociation internationale des éducateurs de jeunes inadaptés (AIEJI), qui va regrouper, en 1969, dix-huit associations nationales, soit plus de six mille membres.
« LANEJI a fait du métier déducateur spécialisé une réalité professionnelle », concluait, en 1969, un document anejiste intitulé Regards sur lhistoire de lANEJI. Elle a effectivement organisé, structuré une profession. Pour Robert Fabre, par exemple, secrétaire général de lassociation en 1968, il sagissait de définir la profession déducateur sous trois angles : par limportance de la sélection ; par la particularité dêtre « à la fois un technicien formé, capable danalyser les situations, de prendre du recul et un acteur au contact, quelquefois permanent, partageant la vie des jeunes » ; enfin par le fait dêtre des « spécialistes dune ambiguïté fondamentale, à la fois complice des jeunes dans des situations délictuelles limites et représentants de la société », idée quil met en rapport avec les testings decstazy dans les raves, quorganisent « en toute illégalité » certains intervenants sociaux aujourdhui.
Louis Casali, lui, a été rédacteur en chef de la revue Liaisons
à partir de décembre 1951, et ce pendant trente ans : il a aujourdhui
76 ans. Il a entendu Bruno Mégret, à lémission Public, fin mai
dernier, dire que la prévention ne servait à rien, et nous dit
sa grande colère : qui, maintenant que lANEJI a disparu, peut
réagir efficacement à de tels propos ?
Les syndicats sont-ils pour quelque chose dans la disparition
de lANEJI ? Beaucoup pensent que oui. « La dualité des prérogatives,
loin de créer un fossé entre laction syndicale et celle de lANEJI,
implique au contraire une collaboration confiante de lune avec
lautre », précisait, le 30 mars 1960, le rapport moral de la
14e assemblée générale. Le Conseil dadministration avait dailleurs
adopté, quatre mois auparavant, une motion soulignant la liberté
syndicale de ses membres.
LANEJI nintervient pas dans la signature de la convention collective du 15 mars 1966. À partir des années 70, elle sétiole, perd de sa force. Elle disparaîtra quelques années plus tard. Sa dernière présidente se nomme Jacqueline Mathieu, qui exercera ses fonctions de 1986 à 1993, année de sa dissolution.
Dans un article intitulé Voyage au centre de lANEJI, un adhérent, Bernard Rivy indiquait dans Lien Social n° 106 (10 janvier 1991) ce quil considérait comme les trois erreurs historiques de lANEJI : celle-ci naurait pas pris, après mai 68, toute la dimension du politique et de léconomique ; elle ne sest pas située assez résolument à gauche et sest progressivement coupée de sa base ; lANEJI, enfin, naurait jamais dû se transformer en mouvement, « ne faisant plus de la fonction éducative quune analyse globale et réductrice ».
Émergent, depuis quelque temps, différents mouvements, collectifs, forums, organisations de travailleurs sociaux qui parlent parfois de se fédérer. Nous consacrerons un second dossier à cette question : une nouvelle ANEJI est-elle aujourdhui possible ?
Joël Plantet
(1) CNAHES - 55 rue Brancion - 75015 Paris. Chantal Duboscq -
38, rue Boulard - 75014 Paris. Tél/Fax 01 45 39 49 85.
Site web : http : buweb. univ-angers. fr/EXTRANET/CNAHES
(2) CAPEA - Bibliothèque universitaire dAngers - 5, rue Le Nôtre - 49045 Angers cedex. On peut sadresser à Mathias Gardet - 62, rue du Cardinal Lemoine - 75005 Paris. Tél/Fax 01 44 07 02 33.