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Par Maguy Chailley |
Maguy Chailley est maître de conférences, en Sciences de lEducation,
à lInstitut Universitaire de Formation des Maîtres (IUFM) de
Versailles. Elle a publié :
ainsi que de nombreux articles pour des revues pédagogiques ou de communication. Elle travaille en ce moment sur le thème « Ecoliers et téléspectateurs : quels transferts de connaissance ? » |
La télévision est souvent décriée quant à son influence sur les enfants et les adolescents. Commençons, si vous voulez-bien, par la comparer à la lecture. A linverse des livres, le petit écran entraînerait une certaine passivité. Pensez-vous que cela soit exact ?
On peut dire certainement que, lorsque les gens lisent, ils sont actifs, car ils mettent en uvre un très grand nombre dopérations intellectuelles. Mais il faut souligner quils nen sont capables quen raison dun très long travail éducatif en relation avec la lecture, depuis quils sont très jeunes. Sil existe des enfants, des adolescents, des adultes, bons lecteurs et déployant une grande activité intellectuelle lors de leurs lectures, cest parce que depuis leur petite enfance, les écrits et les imprimés ont fait partie de leur environnement éducatif : on leur a lu des histoires, on leur a fait lire des livres, on leur a posé des questions sur ce quils lisaient A lécole, on interroge très souvent les enfants sur les textes quon leur fait lire.
A contrario, la télévision fait rarement lobjet dune stimulation intellectuelle. Comme il ny a pas danalphabétisme en matière dimages, le petit enfant développe demblée une approche de la télévision. Cette approche naturelle, non contrainte, fait croire aux adultes quon na pas à apprendre à regarder la télévision, alors quon doit apprendre à lire. Mais cette approche spontanée peut rester très superficielle, comme il existe une lecture « littérale » des textes écrits. En raison de cette illusion (il nest pas nécessaire dapprendre aux enfants à regarder la télévision), les parents et les éducateurs nont pas, pour le petit écran, la même approche que vis-à-vis de la lecture. On ne développe pas, par rapport à la télévision, le même type de questionnement, de mise à distance, de réflexion quon a développé avec le livre. Ainsi, si lon compare les activités développées autour de lécrit, que ce soit en famille ou à lécole, et celles sarticulant autour de la télévision, on observe un abîme considérable. Ce qui rend intelligent quand on lit, ce nest pas le fait quil sagisse dun livre, mais le fait quon développe à son propos toutes sortes de références, anticipations, inférences, attitudes quon sest peu à peu appropriées au cours de notre cursus scolaire.
Si lon agissait avec la télévision avec seulement le 1/10e des attitudes développées à propos de lécrit, on obtiendrait des téléspectateurs moins passifs. Ce nest pas la télévision qui rend passif, mais cest labsence de médiation éducative à son égard qui est responsable dune certaine passivité.
Des émissions et films de la télévision ne font-ils pas trop souvent léloge dune société de consommation tentante et inaccessible à beaucoup ? Peut-on ainsi tenter des jeunes sans risque ?
Je suis convaincue quà propos de ces univers tentants et inaccessibles que propose la télévision, il y a des réflexions critiques qui peuvent samorcer en famille, ou avec des éducateurs et des enseignants. Il y a, à mon sens, toute une éducation envers la consommation qui est nécessaire et qui pourrait sétablir à partir détudes critiques des publicités proposant des produits dont les qualités promises restent bien sûr encore à prouver Labsence de cet enseignement dans certaines zones sensibles en particulier, entraîne le risque dune sorte de « fantasmatisation » du ou des objets désirés (voitures, blousons, tennis ) et dès lors léclosion déconomies parallèles et illégales pour les obtenir.
Et le fameux problème de la violence assortie de la récurrente accusation dimages qui influenceraient les jeunes télespectateurs ?
Mes observations en milieu scolaire où je travaille essentiellement avec des jeunes de moins de 12 ans, montrent à ce propos peu dintéraction entre la violence exprimée dans les images télévisuelles et la violence que vivent ou expriment certains enfants. Il me semble donc que le thème de la violence à la télévision est largement exagéré quant à ses conséquences. Ce que les enfants appellent violence correspond surtout aux violences quils vivent dans leur contexte de vie : la circulation de la drogue, les descentes de police dans leur immeuble, les problèmes de viol dans les sous-sols, etc. Ce nest pas seulement la télévision qui serait responsable des « agressions diverses » mais plutôt une forme de violence sociale due à la crise économique, au chômage, à la dégradation du lien social.
Par rapport à ce problème des effets de la violence à la télévision, Marcel Frydman (1) a mené des expériences avec des enfants et des adolescents. Le résultat de ses expérimentations montre que tout spectacle de violence qui, sans aucun accompagnement éducatif, pourrait donner lieu à des comportements agressifs chez des jeunes particulièrement vulnérables et déjà portés à cela, réduit considérablement ses effets pervers si le spectacle en question fait lobjet dun échange verbal ou dune présentation préalable, nimpliquant pas nécessairement des jugements moraux ou péremptoires affirmés avec force, mais provoquant simplement une occasion de décharger ces effets par la parole.
Revenons au rôle daccompagnement éducatif que vous préconisez, voulez-vous dire que les éducateurs devraient développer une analyse critique de limage télévisée et du sens des messages auprès des enfants, sans a priori vis-à-vis de la télévision ?
Absolument. Tous les éducateurs et les enseignants ont à prendre en charge la télévision comme objet à propos duquel il faut éduquer les enfants. Cela peut dailleurs être tout simplement un sujet de conversation, cest-à-dire quelque chose dont on parle et à propos de quoi on met en mots ce quon a vécu émotionnellement et parfois très fortement. Cette verbalisation permet une mise à distance, elle apporte des repères. Ceci est dautant plus important que les messages télévisuels ne sont pas toujours faciles à lire. Même sil y a une sorte dapprentissage autodidacte à leur sujet, beaucoup de choses restent incomprises par manque de connaissances sur le contexte par exemple. Il faut donc aider les enfants à analyser la complexité des messages télévisuels pour en mieux comprendre la teneur. Cependant je constate souvent une forme de diabolisation de la télévision lorsque les éducateurs prennent en main léducation des enfants aux médias. Il existe une forme de dérive qui consiste à ne se centrer que sur une « mise en garde contre les manipulations ». Cela contribue à ne présenter la télévision que sous un côté négatif. Une éducation aux médias plus ouverte serait celle qui dabord doterait les enfants dun pouvoir danalyse de la complexité de ces messages, ce qui leur permettrait, le cas échéant, de repérer déventuels risques de manipulation. Si les éducateurs ne sattaquent quà ce risque de manipulation, ils confèrent à la télévision un coefficient négatif. Or il ne faut pas oublier que la plupart des jeunes, en milieu populaire et dans les quartiers sensibles, ont la télévision comme essentiel moyen de culture et comme moyen dapprendre.
Cependant la « culture » à la télévision est souvent absente ?
Il existe une hiérarchisation des moyens de culture. Lécrit est placé au sommet, on le met rarement en accusation (alors quil peut aussi bien véhiculer des horreurs et avoir des effets manipulateurs.). Bien loin derrière, il y a la télévision. Mais cette hiérarchisation entretient une position élitiste, car ce sont toujours les mêmes qui accèdent à lécrit et qui sen servent. Vouloir quun plus grand nombre y accède ne doit pas saccompagner nécessairement du dénigrement des autres moyens de culture. Sinon on renvoie constamment aux gens de milieu populaire lidée quils se servent dun mauvais objet culturel Il vaudrait mieux leur en faire découvrir la complexité, leur apprendre à mieux sen servir, en particulier en relation et en complémentarité avec dautres ressources, comme celles de lécrit.
Cela signifie-t-il que la télévision pourrait devenir pour des jeunes en difficulté un « médiateur » vers la citoyenneté ?
La télévision entre dans des réseaux de sociabilité. Ce que lon y voit alimente les échanges entre générations et dans une classe dâge. Cela interfère avec des prises de position familiale sur certains thèmes. Lorsquil y a des événements dactualité très prégnants, ce que les enfants retiennent cest tout autant ce quils ont vu et entendu à la télévision que ce quon en a dit dans la famille. Ainsi, lors de la crise du Golfe, des enfants des Mureaux racontaient des interprétations des événements spécifiques aux familles maghrébines, alors que ceux de Vésinet en présentaient dautres .
Mes observations actuelles sur des enfants de 8 à 12 ans, en matière dintéraction entre télévision et éducation civique, montrent louverture que le petit écran peut leur apporter, notamment en matière de questionnement possible sur pratiquement toutes les institutions. Il me semble donc que la télévision ne détruit pas la citoyenneté. Elle constitue au contraire une entrée dans toutes sortes de thèmes qui la concerne : protection de lenvironnement, humanitaire, santé, justice, démocratie Cette « entrée » peut rester « béotienne » si elle ne fait pas lobjet, parallèlement, dun travail éducatif de la part des parents et de la part des éducateurs ou enseignants. Mais cest bien là une des missions de lécole, qui devrait sappuyer beaucoup plus souvent sur les représentations des enfants acquises par la télévision, pour les éclairer, les enrichir et sil y a lieu les rectifier.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Marcel Frydman Télévision et violence Bilan + Réponses aux questions des parents et des éducateurs, 1993, Les éditions médicales et paramédicales de Charleroi rue Saint-Charles, 9 - 6061 Charleroi Belgique