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Numéro 448, 2 juillet 98

Télé : le danger pour les jeunes, c’est la démission des adultes !

Arrêtons de diaboliser la télé

Par Maguy Chailley

Maguy Chailley est maître de conférences, en Sciences de l’Education, à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres (IUFM) de Versailles. Elle a publié :
  • Le « petit écran » et l’école, Armand Colin, 1986
  • Le dessin animé à l’école, Retz, 1987
  • La télévision pour lire et pour écrire, Hachette Education, 1993

ainsi que de nombreux articles pour des revues pédagogiques ou de communication. Elle travaille en ce moment sur le thème « Ecoliers et téléspectateurs : quels transferts de connaissance ? »

« La plupart des jeunes, en milieu populaire et dans les quartiers sensibles, ont le petit écran comme essentiel moyen de culture. » Il faut en tenir compte

La télévision est souvent décriée quant à son influence sur les enfants et les adolescents. Commençons, si vous voulez-bien, par la comparer à la lecture. A l’inverse des livres, le petit écran entraînerait une certaine passivité. Pensez-vous que cela soit exact ?

On peut dire certainement que, lorsque les gens lisent, ils sont actifs, car ils mettent en œuvre un très grand nombre d’opérations intellectuelles. Mais il faut souligner qu’ils n’en sont capables qu’en raison d’un très long travail éducatif en relation avec la lecture, depuis qu’ils sont très jeunes. S’il existe des enfants, des adolescents, des adultes, bons lecteurs et déployant une grande activité intellectuelle lors de leurs lectures, c’est parce que depuis leur petite enfance, les écrits et les imprimés ont fait partie de leur environnement éducatif : on leur a lu des histoires, on leur a fait lire des livres, on leur a posé des questions sur ce qu’ils lisaient… A l’école, on interroge très souvent les enfants sur les textes qu’on leur fait lire.

A contrario, la télévision fait rarement l’objet d’une stimulation intellectuelle. Comme il n’y a pas d’analphabétisme en matière d’images, le petit enfant développe d’emblée une approche de la télévision. Cette approche naturelle, non contrainte, fait croire aux adultes qu’on n’a pas à apprendre à regarder la télévision, alors qu’on doit apprendre à lire. Mais cette approche spontanée peut rester très superficielle, comme il existe une lecture « littérale » des textes écrits. En raison de cette illusion (il n’est pas nécessaire d’apprendre aux enfants à regarder la télévision), les parents et les éducateurs n’ont pas, pour le petit écran, la même approche que vis-à-vis de la lecture. On ne développe pas, par rapport à la télévision, le même type de questionnement, de mise à distance, de réflexion qu’on a développé avec le livre. Ainsi, si l’on compare les activités développées autour de l’écrit, que ce soit en famille ou à l’école, et celles s’articulant autour de la télévision, on observe un abîme considérable. Ce qui rend intelligent quand on lit, ce n’est pas le fait qu’il s’agisse d’un livre, mais le fait qu’on développe à son propos toutes sortes de références, anticipations, inférences, attitudes qu’on s’est peu à peu appropriées au cours de notre cursus scolaire.

Si l’on agissait avec la télévision avec seulement le 1/10e des attitudes développées à propos de l’écrit, on obtiendrait des téléspectateurs moins passifs. Ce n’est pas la télévision qui rend passif, mais c’est l’absence de médiation éducative à son égard qui est responsable d’une certaine passivité.

Des émissions et films de la télévision ne font-ils pas trop souvent l’éloge d’une société de consommation tentante et inaccessible à beaucoup ? Peut-on ainsi tenter des jeunes sans risque ?

Je suis convaincue qu’à propos de ces univers tentants et inaccessibles que propose la télévision, il y a des réflexions critiques qui peuvent s’amorcer en famille, ou avec des éducateurs et des enseignants. Il y a, à mon sens, toute une éducation envers la consommation qui est nécessaire et qui pourrait s’établir à partir d’études critiques des publicités proposant des produits dont les qualités promises restent bien sûr encore à prouver… L’absence de cet enseignement dans certaines zones sensibles en particulier, entraîne le risque d’une sorte de « fantasmatisation » du ou des objets désirés (voitures, blousons, tennis…) et dès lors l’éclosion d’économies parallèles et illégales pour les obtenir.

Et le fameux problème de la violence assortie de la récurrente accusation d’images qui influenceraient les jeunes télespectateurs ?

Mes observations en milieu scolaire où je travaille essentiellement avec des jeunes de moins de 12 ans, montrent à ce propos peu d’intéraction entre la violence exprimée dans les images télévisuelles et la violence que vivent ou expriment certains enfants. Il me semble donc que le thème de la violence à la télévision est largement exagéré quant à ses conséquences. Ce que les enfants appellent violence correspond surtout aux violences qu’ils vivent dans leur contexte de vie : la circulation de la drogue, les descentes de police dans leur immeuble, les problèmes de viol dans les sous-sols, etc. Ce n’est pas seulement la télévision qui serait responsable des « agressions diverses » mais plutôt une forme de violence sociale due à la crise économique, au chômage, à la dégradation du lien social.

Par rapport à ce problème des effets de la violence à la télévision, Marcel Frydman (1) a mené des expériences avec des enfants et des adolescents. Le résultat de ses expérimentations montre que tout spectacle de violence qui, sans aucun accompagnement éducatif, pourrait donner lieu à des comportements agressifs chez des jeunes particulièrement vulnérables et déjà portés à cela, réduit considérablement ses effets pervers si le spectacle en question fait l’objet d’un échange verbal ou d’une présentation préalable, n’impliquant pas nécessairement des jugements moraux ou péremptoires affirmés avec force, mais provoquant simplement une occasion de décharger ces effets par la parole.

Revenons au rôle d’accompagnement éducatif que vous préconisez, voulez-vous dire que les éducateurs devraient développer une analyse critique de l’image télévisée et du sens des messages auprès des enfants, sans a priori vis-à-vis de la télévision ?

Absolument. Tous les éducateurs et les enseignants ont à prendre en charge la télévision comme objet à propos duquel il faut éduquer les enfants. Cela peut d’ailleurs être tout simplement un sujet de conversation, c’est-à-dire quelque chose dont on parle et à propos de quoi on met en mots ce qu’on a vécu émotionnellement et parfois très fortement. Cette verbalisation permet une mise à distance, elle apporte des repères. Ceci est d’autant plus important que les messages télévisuels ne sont pas toujours faciles à lire. Même s’il y a une sorte d’apprentissage autodidacte à leur sujet, beaucoup de choses restent incomprises par manque de connaissances sur le contexte par exemple. Il faut donc aider les enfants à analyser la complexité des messages télévisuels pour en mieux comprendre la teneur. Cependant je constate souvent une forme de diabolisation de la télévision lorsque les éducateurs prennent en main l’éducation des enfants aux médias. Il existe une forme de dérive qui consiste à ne se centrer que sur une « mise en garde contre les manipulations ». Cela contribue à ne présenter la télévision que sous un côté négatif. Une éducation aux médias plus ouverte serait celle qui d’abord doterait les enfants d’un pouvoir d’analyse de la complexité de ces messages, ce qui leur permettrait, le cas échéant, de repérer d’éventuels risques de manipulation. Si les éducateurs ne s’attaquent qu’à ce risque de manipulation, ils confèrent à la télévision un coefficient négatif. Or il ne faut pas oublier que la plupart des jeunes, en milieu populaire et dans les quartiers sensibles, ont la télévision comme essentiel moyen de culture et comme moyen d’apprendre.

Cependant la « culture » à la télévision est souvent absente ?

Il existe une hiérarchisation des moyens de culture. L’écrit est placé au sommet, on le met rarement en accusation (alors qu’il peut aussi bien véhiculer des horreurs et avoir des effets manipulateurs.). Bien loin derrière, il y a la télévision. Mais cette hiérarchisation entretient une position élitiste, car ce sont toujours les mêmes qui accèdent à l’écrit et qui s’en servent. Vouloir qu’un plus grand nombre y accède ne doit pas s’accompagner nécessairement du dénigrement des autres moyens de culture. Sinon on renvoie constamment aux gens de milieu populaire l’idée qu’ils se servent d’un mauvais objet culturel… Il vaudrait mieux leur en faire découvrir la complexité, leur apprendre à mieux s’en servir, en particulier en relation et en complémentarité avec d’autres ressources, comme celles de l’écrit.

Cela signifie-t-il que la télévision pourrait devenir pour des jeunes en difficulté un « médiateur » vers la citoyenneté ?

La télévision entre dans des réseaux de sociabilité. Ce que l’on y voit alimente les échanges entre générations et dans une classe d’âge. Cela interfère avec des prises de position familiale sur certains thèmes. Lorsqu’il y a des événements d’actualité très prégnants, ce que les enfants retiennent c’est tout autant ce qu’ils ont vu et entendu à la télévision que ce qu’on en a dit dans la famille. Ainsi, lors de la crise du Golfe, des enfants des Mureaux racontaient des interprétations des événements spécifiques aux familles maghrébines, alors que ceux de Vésinet en présentaient d’autres….

Mes observations actuelles sur des enfants de 8 à 12 ans, en matière d’intéraction entre télévision et éducation civique, montrent l’ouverture que le petit écran peut leur apporter, notamment en matière de questionnement possible sur pratiquement toutes les institutions. Il me semble donc que la télévision ne détruit pas la citoyenneté. Elle constitue au contraire une entrée dans toutes sortes de thèmes qui la concerne : protection de l’environnement, humanitaire, santé, justice, démocratie… Cette « entrée » peut rester « béotienne » si elle ne fait pas l’objet, parallèlement, d’un travail éducatif de la part des parents et de la part des éducateurs ou enseignants. Mais c’est bien là une des missions de l’école, qui devrait s’appuyer beaucoup plus souvent sur les représentations des enfants acquises par la télévision, pour les éclairer, les enrichir et s’il y a lieu les rectifier.

Propos recueillis par Guy Benloulou

 

(1) Marcel Frydman Télévision et violence Bilan + Réponses aux questions des parents et des éducateurs, 1993, Les éditions médicales et paramédicales de Charleroi rue Saint-Charles, 9 - 6061 Charleroi Belgique