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Si la télévision est devenue lun des principaux agents de socialisation de notre époque, va-t-elle jusquà jouer un rôle dans laccroissement spectaculaire des comportements violents des enfants et des adolescents, tant sur la voie publique que dans les institutions ? Le débat rebondit régulièrement comme un ballon dans une cour décole, nous avons droit à la thèse et lantithèse : les uns « diabolisent » la télévision en laccusant de tous les maux, de troubler lordre moral, de ne pas montrer suffisamment de gentilles émissions, condamnent sa complaisance pour le sexe et la violence, les autres « font lange », en niant en bloc linfluence négative du petit écran, sans doute par reconnaissance du ventre je songe bien sûr à nos spécialistes du prêt-à-penser, indécrottables des plateaux TV. À peine commence-t-on à voir enfin réagir un ministère quant à la prolifération de jeux vidéos faisant lapologie de la violence ! Cependant, lindignation et linterdiction de circonstance ne suffisent pas Le marché des vidéos est juteux et qui ose vraiment sy attaquer ? Tandis que lon sait depuis des années que tout circule, des jeux néo-nazis aux cassettes pédophiles. Nous pouvons dire quil existe aujourdhui un lobby de la violence.
De nombreuses études se sont intéressées à linfluence de la télévision sur certaines attitudes des adultes, telles que réceptivité à des produits ou des images, adhésion à des idées, actes dachat etc. Linfluence de la télévision sur les enfants, savère beaucoup plus difficile à apprécier sur linstant, car la plupart du temps, les effets de cette influence ne débouchent pas sur des attitudes immédiates, et sinscrivent dans le système de pensées et de comportements denfants ou dadolescents, qui nen nont pas nécessairement conscience.
Aussi les études dites longitudinales réalisées dans le temps, comme celle de L.R. Huesmann (1) qui a porté sur une population de plus de 400 enfants de huit ans dâge, enfants appartenant à des nationalités différentes, et quil a revus à lâge de 19 ans ; ou encore celle effectuée par deux psychologues de lUniversité de Washington (2). Ces études ont mis en évidence une correspondance entre la violence à la télévision, laccès à la violence sociale et le doublement du taux dhomicide sur 20 ans, contredisant certains psychanalystes qui déclarent que cette violence permet aux fantasmes des enfants de se réaliser dans limaginaire Des éthologistes, des psychologues et des sociologues ont pu également expérimenter de telles influences sur des groupes restreints et possèdent des modèles explicatifs : la violence est programmée par divers canaux influençant psychologiquement les spectateurs et particulièrement les enfants et adolescents livrés à eux-mêmes ; nous en retiendrons quelques-uns.
Toute exposition à une situation de violence génère immanquablement chez tout individu ordinaire des réactions comportementales de défense, de fuite ou dinhibition émotionnelle. Face à des scènes insoutenables, un adulte peut « rationaliser » ce quil perçoit, cest-à-dire déplacer la scène vécue dun plan émotionnel sur un plan intellectuel pour en désamorcer limpact brut. Face à limpossibilité deffectuer ce déplacement intellectuel, lindividu produira des inhibiteurs, des écrans, qui lui permettront de dénier lagression sensorielle, de la vivre en quelque sorte sur un plan strictement imaginaire, « pour de faux » comme disent les enfants
Le problème est que ces déplacements ne laissent jamais lindividu indemne au plan sensoriel ou psychologique. Le déplacement et le déni ne trompent que notre conscience, pas lensemble de notre système neurosensoriel, qui a encaissé les stimulis et les a répertoriés sur une autre partie de notre organisation psychique. Ainsi, lenfant ou ladolescent, qui a assisté à des milliers de meurtres, de viols et dagressions au cours dune dizaine dannées de télémania assidue, a intégré des schèmes de comportements.
Largument de nombreux psychologues et psychiatres (Baer, Sherman, et A. Bandura (3) est que les situations, alors enregistrées au terme de X visualisations, demeureront engrangées et prépareront ainsi lindividu à dautres situations du même genre, vis-à-vis desquelles il sera en quelque sorte programmé. Cest ce que lon appelle lhabituation.
La modification radicale de la construction narrative médiatique qui sest opérée en une vingtaine dannées se manifeste par ce que jappellerai une « surenchère sensorielle ». Cette évolution se caractérise par une élévation considérable de la puissance, mais aussi de la cadence des stimulations sensorielles, accoutumant le spectateur à un très haut niveau de signal, et le rendant par là même beaucoup moins réceptif à des sensations plus nuancées. Si lon compare des émissions à quelques années dintervalle, nous pouvons constater que le nombre de plans par minutes a considérablement augmenté, créant parfois de véritables effets stroboscopiques, interdisant une perception stable de limage globale, et permettant ainsi lancrage dimages fortes dans le quasi subliminal.
Les enfants daujourdhui ont du mal à conserver leur attention sur des plans fixes ou des séquences lentes, il leur semble « quil ne se passe rien » (sic). Des chercheurs ont fait le lien avec les difficultés grandissantes de concentration de la part de nombreux élèves observées par les enseignants.
Ce défilement des plans va de pair avec un univers sonore, qui donne le ton de notre réceptivité au monde en induisant des rythmes neurophysiologiques, eux aussi de plus en plus syncopés, hachés, marqués et simplificateurs, tels que le rap, la techno, ou le hard-rock. Les bandes sonores sont devenues de plus en plus violentes Celles des séries américaines sont cycliques, comportant une alternance de sirènes de police, de coups de feu, de chocs et dexplosions.
Cette surenchère sensorielle naffecte pas que le rythme des images et du son, mais aussi le retentissement émotionnel des images. Voici une trentaine dannées, un quelconque film policier montrait un homme touché par une balle seffondrer à 3 mètres de nous, aujourdhui, lutilisation du ralenti nous permet de voir le projectile pénétrer dans le corps, le sang et les viscères jaillir et éclabousser le décor. Ce réalisme scénique a « progressé » sans que lon sache quelle vertu narrative il remplit. Hélas, dans la plupart des cas, aucune ! Et cest bien là que se pose toute la question de lorganisation du sens qui est évacuée au profit de celle des sens, ce qui me fait parler « dinsensée sensorialité ». Les acteurs et les situations sautosuffisent dans un scénario qui nest plus quun prétexte à une succession chronologique de situations violentes et destructrices (casses de voitures en chaîne, explosions en cascades, etc.), confèrent les exhibitions musclées de Schwarzenegger, Van Damme (pas le chanteur lyrique), Stallone et consorts.
Les séries américaines proposent des scénarios récurrents (souvent fabriqués par ordinateur), tels celui du sempiternel psychopathe, hobby : serial killer, qui traque des femmes dans la nuit, ou les attend dans leur appartement, muni de délicats accessoires allant du couteau de boucher à la tronçonneuse. Les dialogues sont presque absents, les scènes violentes, les visages terrorisés sont pris en gros plans déformants, sous des angles atypiques grâce à certains procédés techniques, pour renforcer la peur.
De manière général, lunivers de nombreuses séries sest considérablement assombri dans tous les sens du terme. Par exemple, au jaune dominant de la colorisation des films et feuilletons des années 60, sest substituée une dominante bleue qui donne une tonalité beaucoup plus froide et inquiétante. Ce procédé est utilisé à outrance dans les thrillers ou science fictions, comme « Alien », « Abyss », « Terminator », « X files », etc.
Les thématiques itératives reposent sur la terreur, la domination, la destruction, la paranoïa. La télévision française nous propose souvent pour la même soirée jusquà 3 films, possédant sensiblement les mêmes ingrédients (par exemple, « Liaison fatale » ; « Fatal combat » ; « Morsure fatale », soirée fatale assurée). Lunivers qui sert de décor à de nombreuses productions violentes est fréquemment déglingué ; notons également une progression de lunivers satanique dans un certain nombre dhorror shows made in USA.
La France nest pas en reste et tend à reproduire la même tonalité à laméricaine, il est intéressant à ce titre de suivre lévolution dune série grand public comme le « Commissaire Moulin » : en une vingtaine dannées, ce dernier est passé dun personnage des plus mous en imperméable grisé, à celui dun motard stressé, grossier et violent.
Il ne sagit ni de diaboliser la télévision, ni de faire preuve de naïveté quant à ses intentions et ses effets. Elle est tout simplement le plus puissant vecteur dinfluence collective que lhomme ait inventé à ce jour. Comme pour bien dautres technologies, ce nest point la technique innovante qui est en cause, mais lutilisation qui en est faite. Dautre part, la violence que nous connaissons est inscrite dans la logique même de notre société de consommation, de concurrence et de domination à outrance, où les uns doivent imposer leurs fins et leurs bénéfices en écrasant les autres.
Dans la crise de société que nous vivons, le véritable enjeu du débat culturel et médiatique me paraît être plus que jamais celui des « valeurs » que nous voulons promouvoir. La violence quotidienne et son cortège dincivilités qui minent notre société sont le fruit dune « crise fondamentale du sens commun » et de ce qui fait la société. Le niveau juridique, celui des lois, est impuissant à lui seul à répondre à la question, car les lois ne possèdent leur pleine efficacité sociale que lorsquon ne sen sert pas ou peu. Ce sont les normes sociales qui régissent nos attitudes dans les situations de tous les jours qui font effectivement fonctionner la société ; cependant, celles-ci relèvent toujours dun système culturel cohérent et nont pas de sens en elles-mêmes sans les valeurs qui les sous-tendent.
Une grande partie des valeurs et des normes de civilité usuelles se trouve sapée depuis quelques décennies par la société de consommation, lapologie de lhédonisme individualiste, et de ses faire-valoir idéologiques, sans quelle ne soit remplacée par un autre système cohérent. La question morale se trouve donc au cur du problème ; mais cest une question sensible, éminemment gênante et troublante, car elle renvoie à un intenable débat, politiquement biaisé. Qui oserait, par exemple, prononcer actuellement le mot de « censure » ? Quel homme politique fait référence à autre chose quà la pensée unique néo-libérale ?
Si la gauche na pas le monopole du cur, selon une formule célèbre, la droite na pas davantage lapanage des valeurs ! Pourtant, dans le débat politique actuel, se placer sur le terrain des valeurs revient bien souvent à être situé doffice dans le clan des conservateurs. À fuir ce débat et à court-circuiter cette question pourtant incontournable, la classe politique sexpose, comme nous pouvons le voir aujourdhui, à laisser le champ libre à toutes les formes de fondamentalismes et à lextrême droite, à laisser tout se confondre pour les générations qui viennent : lordre républicain, le fascisme, la sécurité publique, la citoyenneté, la civilité et la liberté.
Jean-René Loubat, Psychosociologue
(1) L.R. Huesmann, « Psychological processes promoting the relation between exposure to media violence and aggressive behavior by the viewer », Journal of social issues, 1986. Vol. 42, n° 3.
(2) B.S. Centerwall, « Television and violence, the scale of the problem and where to go from here », JAMA, 1992. Vol. 267, n° 22.
(3) A. Bandura, « Lapprentissage social ». Ed. P. Mardaga. Bruxelles. 1980.