Vitrolles le réveil militant

Numéro 448, 25 juin 98

Aura-t-il fallu être effrayé par la montée de l’intolérance ?

Quand du jour au lendemain leur employeur devient l’extrême droite, il ne reste plus aux travailleurs sociaux que de s’en aller ou de résister. Dans les deux cas le militantisme semble le seul soutien et la seule motivation pour ne pas baisser les bras. Exemple sur l’état du secteur social d’une ville après un an de gestion du Front national.

Voilà un an environ, la ville de Vitrolles tombait aux mains du Front national. Aussitôt l’équipe en place, conformément à son programme, priorisait les actions de répression comme réponse aux difficultés dans certains quartiers. Depuis les moyens attribués aux actions d’aides et de préventions ont considérablement diminué : baisse des budgets alloués aux actions sociales, licenciement des agents de prévention et autres intervenants sociaux (recrutement d’agents de sécurité), suppression des subventions aux centres sociaux, et des financements de certaines activités pour les plus démunis. Dans quel état est le secteur social à Vitrolles après un an de gestion Front national ? Quelles sont les forces en présence, les enjeux et les perspectives ?

Les agents municipaux qui ont été licenciés après l’arrivée du Front national à Vitrolles se sont regroupés à l’initiative des plus actifs. Ainsi, l’association « la Charrette » a permis de dénoncer les licenciements. Cette démarche spécifique avait pour objectif d’attirer l’attention. Plus largement, les objectifs de l’association sont « la défense des agents municipaux licenciés », « leur reclassement », et la « communication des pratiques du Front national à Vitrolles ».

Les agents municipaux se sont sentis isolés à tout point de vue : peu de solidarité des communes environnantes ou des autres collectivités territoriales, peu de compréhension des administrations. On peut comprendre donc le choix de ce nom « la Charrette » qui, s’il traduit une certaine forme de résignation ou de passivité, témoigne surtout de la prémonition qu’avaient certains de ce qui les attendait ; du fait de la nature même de leur fonction (travailleur social par exemple), ou par leur action militante personnelle, des agents municipaux se savaient condamnés en cas de victoire du Front national. Les pressions et les intimidations durant la campagne précédant l’élection laissaient, selon eux, présager du pire.

Leur sort s’est finalement joué au terme du dépouillement électoral un soir d’avril 1997. Ainsi, les animateurs de « la Charrette » ont été les premiers sacrifiés sur l’autel du programme politique de la mairie Front national.

Au lendemain des élections, racontent des témoins « la confusion régnait dans les locaux de la mairie ». L’ambiance euphorique des lendemains de victoire faisait place au chaos le plus total, les uns réclamaient leur dû, emploi, logement, les autres étaient en train de devenir chômeurs ; un an plus tard, certains le sont encore. Les actions alors menées avaient pour vocation d’attirer l’attention sur le cataclysme vitrollais.

Il était moins question d’expliquer ce qui se passait, que de dire que cela se passait. Le pire était arrivé dans son implacable simplicité. Le Front national en campagne l’avait dit, le Front national élu l’a fait : des personnes ont été purement et simplement licenciées parce que la politique municipale a changé.

A ce jour, les reclassements de personnels municipaux ne sont effectifs qu’en nombre restreint (à noter qu’une majorité des cadres de la municipalité a demandé et obtenu une mutation dans d’autres collectivités locales), d’autres ont trouvé des emplois souvent en contrat précaire, les moins qualifiés n’ont pour la plupart rien retrouvé. Les adhérents de l’association ont dû occuper les ASSEDIC pour faire reconnaître leur statut de personnes licenciées et être ainsi indemnisées.

Plus qu’une force d’opposition, l’association la Charrette a permis à chacun de se réunir autour d’une volonté commune de lutte. Il ne s’agit pas simplement de demander réparation, mais de dénoncer l’injustice ; la Charrette a ainsi une « fonction citoyenne ».

Autre exemple de démarche citoyenne : la Coordination des Professionnels de l’Action Socio-Educative à Vitrolles. Il s’agit d’un groupe composé de travailleurs sociaux en majorité, qui s’est récemment constitué en association afin de mieux faire entendre sa voix. La coordination se propose de dénoncer les mesures votées par la municipalité qui vont à l’encontre du respect et du droit à la dignité des personnes. Elle est aussi un lieu de rencontre et d’échanges entre professionnels et se réserve le droit de faire des propositions. Cette coordination est ouverte à toute personne œuvrant dans le domaine de l’action socio-éducative. Il est à noter que toutes les personnes participant à cette coordination sont engagées à titre personnel et ne représentent pas leur service respectif. Ainsi, les participants sont impliqués du fait d’une démarche citoyenne, et défendent les principes d’éthique et de déontologie.

Les personnes, à l’initiative de cette démarche, ne pensent pas qu’il soit possible de continuer à travailler dans une ville comme Vitrolles comme si rien ne s’était passé. Certains sont concernés car ils sont dépendants pour partie de financements municipaux, mais beaucoup travaillent pour d’autres collectivités territoriales (département, région ou état), ou dans le domaine associatif. Ils ne militent donc pas pour le maintien de leur financement mais pour une reconnaissance « éthique du travail social ».

Les répercussions sur le travail partenarial se font sentir. Les services sociaux municipaux ne constituent plus des interlocuteurs efficients pour les autres acteurs du social à Vitrolles qui leur reprochent leur pratique discriminatoire, et leur centralisme autour de l’élu référent.

En effet, certains affirment que les demandes de secours ne sont pas attribuées car l’élu n’a pas vu le dossier. Les professionnels sont ainsi dépossédés de tout ce qui fait leur principe de travail, de l’analyse des situations jusqu’au respect de la vie privée.

Les populations pour leur part, et il s’agit là des plus démunis, ont longtemps été méfiantes vis-à-vis des autres services sociaux, redoutant d’y être mal reçues, voire dénoncées. Un travail d’information a donc été nécessaire afin de rétablir la confiance. Certains vitrollais, bénéficiaires du RMI, affirment avoir reçu la visite de contrôleurs municipaux voulant vérifier si leur situation était conforme à leur déclaration.

La Coordination se fixe pour règle de vérifier les informations et de les porter à la connaissance de tous par voie de presse notamment. Au-delà de la rencontre, elle a permis à chaque travailleur social d’une part, de confirmer individuellement et mutuellement que le travail social n’est pas compatible avec les thèses d’extrême droite, d’autre part de faire valoir cette position aux yeux de tous. Au lendemain des élections, nombre de questions étaient posées sur la possibilité de continuer à travailler avec ou au sein de cette municipalité. Si un an plus tard cela ne fait plus de doute, il y a bien eu un temps où la question a été débattue envisageant ainsi la possibilité d’une collaboration.

Certains travailleurs sociaux ont fait le choix de « collaborer » et sont toujours en poste à la mairie. D’autres l’ont fait pour mener un combat de l’intérieur, mais combien de temps résisteront-ils aux pressions qui tendent à les pousser vers la sortie ? Les mouvements syndicaux jouent un rôle déterminant dans le soutien des travailleurs sociaux toujours en poste, mais aussi auprès de ceux qui ont été licenciés. C’est le cas notamment de la C.F.D.T. qui assiste juridiquement les personnes contestant la décision de licenciement. A ce jour, 18 procédures sont en cours devant le tribunal administratif et ont de bonnes chances d’aboutir favorablement.

Certains affirment avoir subi des pressions, d’autres ont été licenciés pour motifs économiques alors que des recrutements ont suivi. Il semble qu’au total 145 personnes aient été privées d’emplois par la municipalité (licenciements économiques, départs négociés sous la contrainte, non-renouvellement de contrat, suppression de budget…).

Difficile de vérifier les flux de personnel au sein de la municipalité même pour le syndicat interco C.F.D.T., « la politique du personnel s’effectuant dans la plus grande opacité. » Une centaine de personnes aurait été recrutée après les licenciements. La C.F.D.T. déclare s’inscrire résolument dans la lutte contre la politique du Front national et se propose de ne plus seulement participer à la défense de ses adhérents mais de développer une stratégie plus offensive. Ainsi, il s’agit d’être encore plus vigilant et de dénoncer chaque irrégularité commise. Le dernier exemple en date remonte au 18 mars 1998 : « ce jour là, une vingtaine de jeunes sortent de la maison de quartier du Roucas et croise nt Monsieur Hubert Fayard, premier adjoint au maire, Madame Catherine Mégret et Patrick Bunel, chargé de mission à la sécurité. Les insultes pleuvent. Les jeunes s’enfuient. » Trois jours plus tard, Akim Aouine, animateur de la maison de quartier du Roucas, reçoit une lettre d’Hubert Fayard qui lui demande « l’identité des galopins afin de déposer plainte pour outrage ». L’animateur refuse d’obtempérer. Il est l’objet, depuis, de pression de toutes sortes. La C.F.D.T. dénonce « l’utilisation des caméras de surveillance » qui servent à constituer des fichiers d’opposants, et la pression qui s’exerce sur les travailleurs sociaux pour qu’ils jouent les indicateurs. Une animatrice se révolte : « Je refuse d’être un cobaye, je refuse la délation. D’ailleurs, depuis des mois je n’écris plus sur les papiers officiels que les prénoms des jeunes ».

En fin de compte l’état du secteur social à Vitrolles révèle une vraie capacité des professionnels à se mobiliser. Au niveau syndical on note, par exemple, une augmentation des adhérents. La fédération « santé sociaux » enregistre 7,65 % de plus de cotisants et c’est en région PACA que la progression est la plus sensible.

Cette mobilisation ressentie par le milieu syndical est certes liée à un contexte plus terre à terre de défense des acquis, et de volonté d’amélioration des conditions de travail. Mais elle témoigne indéniablement aussi de l’adhésion à certaines valeurs notamment en terme de lutte antifasciste.

Parce qu’il est avec la culture l’une des premières victimes des thèses de l’extrême droite, le travail social se mobilise pour les valeurs sur lesquelles il est fondé. Ces valeurs dépassent de loin les enjeux corporatistes et veulent défendre les principes de respect de l’être humain pour ce qu’il est, non pour ce qu’il a.
Le monde du social est ainsi par nature militant. Au confort relatif des années 70, a suivi la rationalisation des coûts et la restriction des moyens des années 80. Les années 90 ont été celles de la remise en cause des fondements de la solidarité avec une économie libérale dominante. Le 2e millénaire semble vouloir être d’autant plus militant que les valeurs humaines sont mises à mal. Peut-être aura-t-il fallu être effrayé par la montée de l’intolérance ? A la montée, au plan national, des thèses basées sur l’exclusion, s’oppose un renouveau de l’esprit militant, « mouvement des chômeurs », « grèves des routiers », pour ne parler que des plus célèbres.

A Vitrolles, la réponse consiste principalement à dénoncer. C’est déjà beaucoup quand parfois il faut prendre individuellement des risques.

Néanmoins, peu de relais au niveau des institutions sont pris. Loin des réalités du terrain, et de toutes visions politiques, les administrations administrent, les fonctionnaires fonctionnent, les financeurs financent, bref ! « la mort est en marche » (1). Dépourvus de tout esprit critique, on pourrait leur demander de mettre un tampon sur un ordre de réquisition pour des wagons de marchandises, peut-être le referaient-ils ? Ce qui fait la force de notre démocratie, à savoir l’impartialité de nos institutions constitue l’une de ses plus grandes faiblesses. Dans l’affaire des licenciements, les plaignants auront certainement gain de cause et seront même indemnisés, mais il y a de grandes chances pour que ce soit les vitrollais qui en fassent les frais, les responsabilités individuelles ne seront vraisemblablement jamais retenues. Le secteur social est le premier signal d’alarme à retentir.

La montée des thèses basées sur l’exclusion témoigne certes d’une radicalisation des opinions elles-mêmes provoquées par la dualisation de notre société. Il faut d’urgence prendre place dans le bon bateau, celui des riches et des nantis nous fait croire le Front national. Leurs électeurs ignorent qu’ils seront débarqués à la première occasion.

Le réel problème réside dans le choix de société, celui qui prédomine l’économie capitaliste est basé sur des théories libérales ayant pour faire-valoir l’extrême droite. Face à la mondialisation économique, il faut opposer la mondialisation de la solidarité et face à la préférence nationale la préférence citoyenne : « replacer l’homme au centre des préoccupations c’est se soucier du citoyen solidaire des autres et pas de l’actionnaire » (2).

Pour ces raisons notamment, le secteur social a un rôle important à jouer. Au-delà de dénoncer il reste à s’unir. Il est temps pour les travailleurs sociaux de se réveiller, quelque peu assoupis qu’ils sont sur l’oreiller moelleux de l’Etat

Providence. Ceux de Vitrolles ont déjà commencé…

Hervé Sue

(1) « La dernière marche » film de Tim Robbins — 1996
(2) Le Monde diplomatique — p. 10 et 11 — Bernard Cassen — mai 1998