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Aura-t-il fallu être effrayé par la montée de lintolérance ?Quand du jour au lendemain leur employeur devient lextrême droite, il ne reste plus aux travailleurs sociaux que de sen aller ou de résister. Dans les deux cas le militantisme semble le seul soutien et la seule motivation pour ne pas baisser les bras. Exemple sur létat du secteur social dune ville après un an de gestion du Front national. |
Voilà un an environ, la ville de Vitrolles tombait aux mains du Front national. Aussitôt léquipe en place, conformément à son programme, priorisait les actions de répression comme réponse aux difficultés dans certains quartiers. Depuis les moyens attribués aux actions daides et de préventions ont considérablement diminué : baisse des budgets alloués aux actions sociales, licenciement des agents de prévention et autres intervenants sociaux (recrutement dagents de sécurité), suppression des subventions aux centres sociaux, et des financements de certaines activités pour les plus démunis. Dans quel état est le secteur social à Vitrolles après un an de gestion Front national ? Quelles sont les forces en présence, les enjeux et les perspectives ?
Les agents municipaux qui ont été licenciés après larrivée du Front national à Vitrolles se sont regroupés à linitiative des plus actifs. Ainsi, lassociation « la Charrette » a permis de dénoncer les licenciements. Cette démarche spécifique avait pour objectif dattirer lattention. Plus largement, les objectifs de lassociation sont « la défense des agents municipaux licenciés », « leur reclassement », et la « communication des pratiques du Front national à Vitrolles ».
Les agents municipaux se sont sentis isolés à tout point de vue : peu de solidarité des communes environnantes ou des autres collectivités territoriales, peu de compréhension des administrations. On peut comprendre donc le choix de ce nom « la Charrette » qui, sil traduit une certaine forme de résignation ou de passivité, témoigne surtout de la prémonition quavaient certains de ce qui les attendait ; du fait de la nature même de leur fonction (travailleur social par exemple), ou par leur action militante personnelle, des agents municipaux se savaient condamnés en cas de victoire du Front national. Les pressions et les intimidations durant la campagne précédant lélection laissaient, selon eux, présager du pire.
Leur sort sest finalement joué au terme du dépouillement électoral un soir davril 1997. Ainsi, les animateurs de « la Charrette » ont été les premiers sacrifiés sur lautel du programme politique de la mairie Front national.
Au lendemain des élections, racontent des témoins « la confusion régnait dans les locaux de la mairie ». Lambiance euphorique des lendemains de victoire faisait place au chaos le plus total, les uns réclamaient leur dû, emploi, logement, les autres étaient en train de devenir chômeurs ; un an plus tard, certains le sont encore. Les actions alors menées avaient pour vocation dattirer lattention sur le cataclysme vitrollais.
Il était moins question dexpliquer ce qui se passait, que de dire que cela se passait. Le pire était arrivé dans son implacable simplicité. Le Front national en campagne lavait dit, le Front national élu la fait : des personnes ont été purement et simplement licenciées parce que la politique municipale a changé.
A ce jour, les reclassements de personnels municipaux ne sont effectifs quen nombre restreint (à noter quune majorité des cadres de la municipalité a demandé et obtenu une mutation dans dautres collectivités locales), dautres ont trouvé des emplois souvent en contrat précaire, les moins qualifiés nont pour la plupart rien retrouvé. Les adhérents de lassociation ont dû occuper les ASSEDIC pour faire reconnaître leur statut de personnes licenciées et être ainsi indemnisées.
Plus quune force dopposition, lassociation la Charrette a permis à chacun de se réunir autour dune volonté commune de lutte. Il ne sagit pas simplement de demander réparation, mais de dénoncer linjustice ; la Charrette a ainsi une « fonction citoyenne ».
Autre exemple de démarche citoyenne : la Coordination des Professionnels de lAction Socio-Educative à Vitrolles. Il sagit dun groupe composé de travailleurs sociaux en majorité, qui sest récemment constitué en association afin de mieux faire entendre sa voix. La coordination se propose de dénoncer les mesures votées par la municipalité qui vont à lencontre du respect et du droit à la dignité des personnes. Elle est aussi un lieu de rencontre et déchanges entre professionnels et se réserve le droit de faire des propositions. Cette coordination est ouverte à toute personne uvrant dans le domaine de laction socio-éducative. Il est à noter que toutes les personnes participant à cette coordination sont engagées à titre personnel et ne représentent pas leur service respectif. Ainsi, les participants sont impliqués du fait dune démarche citoyenne, et défendent les principes déthique et de déontologie.
Les personnes, à linitiative de cette démarche, ne pensent pas quil soit possible de continuer à travailler dans une ville comme Vitrolles comme si rien ne sétait passé. Certains sont concernés car ils sont dépendants pour partie de financements municipaux, mais beaucoup travaillent pour dautres collectivités territoriales (département, région ou état), ou dans le domaine associatif. Ils ne militent donc pas pour le maintien de leur financement mais pour une reconnaissance « éthique du travail social ».
Les répercussions sur le travail partenarial se font sentir. Les services sociaux municipaux ne constituent plus des interlocuteurs efficients pour les autres acteurs du social à Vitrolles qui leur reprochent leur pratique discriminatoire, et leur centralisme autour de lélu référent.
En effet, certains affirment que les demandes de secours ne sont pas attribuées car lélu na pas vu le dossier. Les professionnels sont ainsi dépossédés de tout ce qui fait leur principe de travail, de lanalyse des situations jusquau respect de la vie privée.
Les populations pour leur part, et il sagit là des plus démunis, ont longtemps été méfiantes vis-à-vis des autres services sociaux, redoutant dy être mal reçues, voire dénoncées. Un travail dinformation a donc été nécessaire afin de rétablir la confiance. Certains vitrollais, bénéficiaires du RMI, affirment avoir reçu la visite de contrôleurs municipaux voulant vérifier si leur situation était conforme à leur déclaration.
La Coordination se fixe pour règle de vérifier les informations et de les porter à la connaissance de tous par voie de presse notamment. Au-delà de la rencontre, elle a permis à chaque travailleur social dune part, de confirmer individuellement et mutuellement que le travail social nest pas compatible avec les thèses dextrême droite, dautre part de faire valoir cette position aux yeux de tous. Au lendemain des élections, nombre de questions étaient posées sur la possibilité de continuer à travailler avec ou au sein de cette municipalité. Si un an plus tard cela ne fait plus de doute, il y a bien eu un temps où la question a été débattue envisageant ainsi la possibilité dune collaboration.
Certains travailleurs sociaux ont fait le choix de « collaborer » et sont toujours en poste à la mairie. Dautres lont fait pour mener un combat de lintérieur, mais combien de temps résisteront-ils aux pressions qui tendent à les pousser vers la sortie ? Les mouvements syndicaux jouent un rôle déterminant dans le soutien des travailleurs sociaux toujours en poste, mais aussi auprès de ceux qui ont été licenciés. Cest le cas notamment de la C.F.D.T. qui assiste juridiquement les personnes contestant la décision de licenciement. A ce jour, 18 procédures sont en cours devant le tribunal administratif et ont de bonnes chances daboutir favorablement.
Certains affirment avoir subi des pressions, dautres ont été licenciés pour motifs économiques alors que des recrutements ont suivi. Il semble quau total 145 personnes aient été privées demplois par la municipalité (licenciements économiques, départs négociés sous la contrainte, non-renouvellement de contrat, suppression de budget ).
Difficile de vérifier les flux de personnel au sein de la municipalité même pour le syndicat interco C.F.D.T., « la politique du personnel seffectuant dans la plus grande opacité. » Une centaine de personnes aurait été recrutée après les licenciements. La C.F.D.T. déclare sinscrire résolument dans la lutte contre la politique du Front national et se propose de ne plus seulement participer à la défense de ses adhérents mais de développer une stratégie plus offensive. Ainsi, il sagit dêtre encore plus vigilant et de dénoncer chaque irrégularité commise. Le dernier exemple en date remonte au 18 mars 1998 : « ce jour là, une vingtaine de jeunes sortent de la maison de quartier du Roucas et croise nt Monsieur Hubert Fayard, premier adjoint au maire, Madame Catherine Mégret et Patrick Bunel, chargé de mission à la sécurité. Les insultes pleuvent. Les jeunes senfuient. » Trois jours plus tard, Akim Aouine, animateur de la maison de quartier du Roucas, reçoit une lettre dHubert Fayard qui lui demande « lidentité des galopins afin de déposer plainte pour outrage ». Lanimateur refuse dobtempérer. Il est lobjet, depuis, de pression de toutes sortes. La C.F.D.T. dénonce « lutilisation des caméras de surveillance » qui servent à constituer des fichiers dopposants, et la pression qui sexerce sur les travailleurs sociaux pour quils jouent les indicateurs. Une animatrice se révolte : « Je refuse dêtre un cobaye, je refuse la délation. Dailleurs, depuis des mois je nécris plus sur les papiers officiels que les prénoms des jeunes ».
En fin de compte létat du secteur social à Vitrolles révèle une vraie capacité des professionnels à se mobiliser. Au niveau syndical on note, par exemple, une augmentation des adhérents. La fédération « santé sociaux » enregistre 7,65 % de plus de cotisants et cest en région PACA que la progression est la plus sensible.
Cette mobilisation ressentie par le milieu syndical est certes liée à un contexte plus terre à terre de défense des acquis, et de volonté damélioration des conditions de travail. Mais elle témoigne indéniablement aussi de ladhésion à certaines valeurs notamment en terme de lutte antifasciste.
Parce quil est avec la culture lune des premières victimes des
thèses de lextrême droite, le travail social se mobilise pour
les valeurs sur lesquelles il est fondé. Ces valeurs dépassent
de loin les enjeux corporatistes et veulent défendre les principes
de respect de lêtre humain pour ce quil est, non pour ce quil
a.
Le monde du social est ainsi par nature militant. Au confort relatif
des années 70, a suivi la rationalisation des coûts et la restriction
des moyens des années 80. Les années 90 ont été celles de la remise
en cause des fondements de la solidarité avec une économie libérale
dominante. Le 2e millénaire semble vouloir être dautant plus
militant que les valeurs humaines sont mises à mal. Peut-être
aura-t-il fallu être effrayé par la montée de lintolérance ?
A la montée, au plan national, des thèses basées sur lexclusion,
soppose un renouveau de lesprit militant, « mouvement des chômeurs
», « grèves des routiers », pour ne parler que des plus célèbres.
A Vitrolles, la réponse consiste principalement à dénoncer. Cest déjà beaucoup quand parfois il faut prendre individuellement des risques.
Néanmoins, peu de relais au niveau des institutions sont pris. Loin des réalités du terrain, et de toutes visions politiques, les administrations administrent, les fonctionnaires fonctionnent, les financeurs financent, bref ! « la mort est en marche » (1). Dépourvus de tout esprit critique, on pourrait leur demander de mettre un tampon sur un ordre de réquisition pour des wagons de marchandises, peut-être le referaient-ils ? Ce qui fait la force de notre démocratie, à savoir limpartialité de nos institutions constitue lune de ses plus grandes faiblesses. Dans laffaire des licenciements, les plaignants auront certainement gain de cause et seront même indemnisés, mais il y a de grandes chances pour que ce soit les vitrollais qui en fassent les frais, les responsabilités individuelles ne seront vraisemblablement jamais retenues. Le secteur social est le premier signal dalarme à retentir.
La montée des thèses basées sur lexclusion témoigne certes dune radicalisation des opinions elles-mêmes provoquées par la dualisation de notre société. Il faut durgence prendre place dans le bon bateau, celui des riches et des nantis nous fait croire le Front national. Leurs électeurs ignorent quils seront débarqués à la première occasion.
Le réel problème réside dans le choix de société, celui qui prédomine léconomie capitaliste est basé sur des théories libérales ayant pour faire-valoir lextrême droite. Face à la mondialisation économique, il faut opposer la mondialisation de la solidarité et face à la préférence nationale la préférence citoyenne : « replacer lhomme au centre des préoccupations cest se soucier du citoyen solidaire des autres et pas de lactionnaire » (2).
Pour ces raisons notamment, le secteur social a un rôle important à jouer. Au-delà de dénoncer il reste à sunir. Il est temps pour les travailleurs sociaux de se réveiller, quelque peu assoupis quils sont sur loreiller moelleux de lEtat
Providence. Ceux de Vitrolles ont déjà commencé
Hervé Sue
(1) « La dernière marche » film de Tim Robbins 1996
(2) Le Monde diplomatique p. 10 et 11 Bernard Cassen mai
1998