N° 653 | du 13 février 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 février 2003

Un colloque de l’ANAS qui réveille

Jacques Trémintin

Thèmes : Assistante sociale, Travail social

Réagir en prenant les moyens de se faire entendre, c’est en quelque sorte ce que proposait l’Association nationale des assistants de service social, aux travailleurs sociaux venus assister à ses journées d’étude les 29, 30 et 31 janvier 2003. Une rencontre où se sont débattues les questions relatives aux mutations du travail social et aux capacités d’adaptation des professions qui l’animent

Avenir incertain, crise d’identité, usure professionnelle, découragement… les mutations que notre société a connues ces dernières décennies, ont placé les professionnels du social dans une situation d’autant moins confortable qu’on leur demande beaucoup, tout en ne les reconnaissant et les écoutant que bien peu. On a vu, en outre, apparaître une multitude de métiers différents et même des fonctions instituées sans aucune formation préalable.

Les professions dites canoniques (assistant social, éducateur spécialisé, animateur…) seraient-elles appelées à disparaître et à être remplacées par de simples exécutants de tâches régies par la loi du marché ? Ces inquiétudes sont récurrentes. Avant de répondre à ce questionnement, le colloque de l’ANAS [1] a commencé par dresser l’état des lieux.

Maryse Esterle-Hédibel, sociologue, a dépeint un tableau bien peu réjouissant. La situation de l’exclusion n’a guère évolué depuis quelques années : 4 millions de personnes vivent avec moins de 538 euros par mois. On est loin des 4 % de progression annuelle du pouvoir d’achat ouvrier enregistré entre 1945 et 1975.

Notre pays a laissé réapparaître la figure du travailleur pauvre en y rajoutant une absence de perspectives et d’avenir qui confine au désespoir. On sait facilement dénoncer les manifestations de violence dont les populations les plus stigmatisées se rendraient coupables. On déploie moins de sagacité pour en rechercher les causes dans la violence sociale et l’insécurité initiale qui sont autant de facteurs déclenchants. Tout au contraire, quand on essaye d’expliquer le sort réservé aux plus pauvres, on ne sait qu’externaliser les causes. On n’hésite pas à pathologiser les manifestations de souffrance en les isolant de leur contexte.

Le surendettement des familles ? C’est qu’elles ne savent pas bien gérer leur budget. La responsabilité d’une société qui généralise l’identification du bonheur à l’acquisition de biens de consommation ? Point. La délinquance de certains jeunes ? C’est à cause des parents qui sont démissionnaires. La responsabilité d’une société de consommation qui dégouline de produits que les plus pauvres ne peuvent acquérir qu’en se saignant aux quatre veines ? Point. Les élèves en échec scolaire ? Il faut les envoyer voir une psychologue. La responsabilité d’une école qui cherche plus à sanctionner qu’à régler les problèmes en s’interrogeant sur ses propres dysfonctionnements ? Point.

Le gouvernement actuel préfère opter pour une politique de camouflage de la misère et de gestion de l’ordre public plutôt que d’essayer de s’attaquer aux problèmes de l’exclusion et de chômage qui d’ailleurs ont disparu des préoccupations principales affichées par le Président de la République. La société serait-elle devenue impuissante à résorber cette disqualification qui perdure entre insertion précaire et exclusion persistante ? L’action sociale serait-elle donc tombée en panne ? Le travail social est toujours le produit de conditions économiques, sociales et politiques à un moment donné, expliquera le sociologue Michel Chauvière.

Ce sont ces circonstances historiques que Marie-Thérèse Paillusson, ancienne présidente de l’ANAS a décrites, en expliquant comment, tout au long de la construction européenne, les fondements de l’action publique n’ont cessé d’être ébranlés. Ce processus s’est opéré au même rythme qu’étaient remis en cause tant l’État nation que le monopole étatique du service public. Les revendications locales d’autonomie et la concurrence du privé ont été les principaux facteurs de désorganisation.

Les États membres coincés entre une logique supra nationale et les politiques décentralisatrices n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord sur une définition commune de la fonction publique et les règles éthiques s’y rattachant. Ce changement de rôle opéré par l’État s’est bien sûr fait sentir sur les politiques d’action sociale. Un glissement progressif l’a vu renoncer à exercer lui-même des prestations au profit d’un rôle de régulateur et de financeur des initiatives associatives. Sont apparus des thèmes faisant largement place aux notions de rentabilité ou encore à la transformation des usagers en consommateurs de service.

Ces orientations seront confirmées par Michel Chauvière qui notera la tentation au nom de l’intérêt de l’usager, de remplacer les subventions accordées aux associations par une solvabilisation des personnes handicapées transformées en clients devenant ainsi partie prenante du marché. Mais, dans le même temps, il s’attachera à infirmer l’idée selon laquelle on serait sorti de l’État providence. Non seulement, affirmera-t-il avec force, le dispositif français de solidarité et d’intégration n’est pas en régression, mais il s’est encore affirmé au cours des dernières années (CMU, APA…). Le pire n’est donc pas arrivé et n’est pas destiné à arriver. La meilleure illustration est peut-être ce projet d’assurances privées qui viendraient concurrencer la Sécurité sociale, qui n’a jamais vu le jour et n’a pas trouvé de relais politique, même chez les plus libéraux.

Michel Chauvière s’est montré très critique face à la perception du local qui serait bon par essence ou encore de cette relation égalitaire qui placerait sur le même plan tous les niveaux de pouvoir : commune, département, région pouvant traiter d’égal à égal avec l’État. Il a rappelé la nécessité que l’État garantisse les mêmes droits à tous les citoyens où qu’ils se trouvent.

C’est justement cette place de l’initiative locale que défendra André Trillard, président du conseil général de Loire-Atlantique. Pour une fois qu’un élu accepte d’affronter un public de travailleurs sociaux alors que d’habitude les hommes politiques inaugurent les colloques ou les concluent en coup de vent, le dialogue a été tonique.

Monsieur Trillard est apparu dans sa logique d’élu et ses propos ne seront pas marqués par la langue de bois : ainsi commencera-t-il à incriminer des services d’AEMO justice suspects à ses yeux de refuser d’assurer des visites hors des villes. Il déplorera ensuite la réunionite des travailleurs sociaux : quand dix ou quinze professionnels se rencontrent à propos d’une même famille, cela coûte plus cher en salaires que les aides financières accordées à cette même famille. Il se plaindra encore que trop de professionnels agissent en échappant au cadre fixé par l’institution. Cet exercice fut tout à fait intéressant en ce qu’il a permis de mesurer le fossé qui sépare les travailleurs sociaux des élus. C’est à partir de leur place respective que les uns et les autres doivent pouvoir entrer en relation.

Autre homme politique invité, Kofi Yamgnane expliquera son parcours d’immigré togolais ayant réussi une parfaite intégration (puisqu’il gagnera les ors de la République comme secrétaire d’État à l’intégration), puisqu’il est arrivé assez tôt dans notre pays pour ne pas être contraint de devenir clandestin et sans papier. Sympathique et attachant, ce monsieur qui affirmera qu’on ne peut jauger le travail sur l’humain comme on évalue une production. Mais, conseiller général du Finistère, quand cette assemblée est passée à gauche, il devra faire face à une grève de 15 jours des personnels médico-sociaux, opposés par l’un des choix du nouvel exécutif : instaurer un guichet unique.

Comme quoi, le goulet d’étranglement entre les élus et les travailleurs sociaux qui rend la compréhension mutuelle parfois compliquée, n’a pas toujours une couleur politique.

Les professionnels de l’action sociale ne sont pas hostiles à tout changement. Ils y aspirent et sont porteurs de transformation. C’est même là l’essence de leur fonction : agir afin que les individus en difficulté et le milieu social s’ajustent dans un progrès réciproque. Face aux mutations en cours, ils ont eu l’occasion de montrer en permanence leurs capacités d’adaptation. Les initiatives fourmillent, même si le plus souvent c’est à bas bruit, mettant à mal l’idée d’un secteur qui serait figé et peu propice à l’innovation.

La situation actuelle n’est finalement pas très nouvelle. Depuis qu’il existe, le travail social a su construire ses propres connaissances et acquérir ses capacités d’expertise en s’adaptant aux évolutions en cours, rappellera Cristina de Robertis, directrice de l’IRTS de Toulon, donnant pour exemple le surendettement des ménages qui avait été identifié bien avant que les politiques ne légifèrent à son égard. Les professionnels ont connu des mises en cause successives : accusation d’un contrôle social exercé au bénéfice des riches (dans les années 70), fièvre de l’évaluation et l’injonction à la rentabilité (dans les années 80), annonce d’une disparition des professions canoniques (dans les années 90). Et puis, à chaque fois, tel le Phénix, il y a eu une renaissance des cendres annoncées, le travail social s’enrichissant, décennie après décennie, de nouvelles méthodes venant non pas se substituer mais compléter les précédentes : approches globales et systémiques (années 70), approches collectives (années 80), nouvelles explorations autour du contrat, du travail en réseau, de la médiation et du projet (année 90).

Loin d’être figé, il est donc dans une perpétuelle dynamique de création et de renouvellement de ses repères et de ses techniques. Mais pas à n’importe quel prix. La finalité est bien de lutter contre les exclusions, à favoriser les liens sociaux et l’accès à la citoyenneté.

Ces valeurs, Brigitte Bouquet, titulaire de la chaire de travail social au CNAM, les énumérera : valeurs humanistes (respect, écoute, libre arbitre, dignité, loyauté, intégrité, tolérance…), valeurs du droit (droits des usagers, secret professionnel…) valeurs démocratiques (justice sociale, laïcité, citoyenneté…). C’est en leur nom que les professionnels doivent interroger leur pratique, leur mission et les tâches qui leur sont confiées. Ce questionnement éthique est essentiel pour trouver la juste place dans l’interface, quand le professionnel est confronté aux paradoxes entre l’intérêt de l’usager et l’intérêt de la société, entre l’aide et le contrôle, entre l’intervention dans la durée et l’intervention dans l’urgence, entre la qualité de l’action engagée et la rentabilité que certains en attendent. (lire le point de vue d’une AS de Toulouse, Marie-Paule Duthu). C’est bien là que se situe la résistance à la standardisation des pratiques.

Maryse Esterle-Hédibel terminera son intervention en constatant qu’on entendait beaucoup les syndicats de policiers et d’enseignants, mais rarement les travailleurs sociaux. Jacques Ladsous rappellera que cette corporation constitue une masse de 600 000 salariés qui est restée jusqu’à ce jour bien silencieuse. Cristina de Robertis répondra aux inquiétudes exprimées dans la salle sur la nécessité et la possibilité de réagir en prenant les moyens de se faire entendre. Michel Chauvière justifiera de la place des travailleurs sociaux en expliquant que le fondement de l’action sociale possède un enracinement et une légitimité qui lui viennent de la révolution et de la continuité républicaine.

Serait-ce un appel à la révolte ? Plutôt la conviction que les professionnels du social ont le devoir de se faire entendre. Et, ils ont la légitimité pour le faire. C’est ce que démontrera Hélène Hatzfeld, docteur en science politique. Et cette légitimité se décline au moins à trois niveaux. Les professionnels sont recrutés et missionnés pour accomplir une tâche : c’est la légitimité institutionnelle. Ils sont impliqués auprès des usagers dans une logique contractuelle de services rendus : c’est la légitimité démocratique.

Enfin, ils possèdent un savoir-faire tant en matière de régulation des dysfonctionnements, qu’en termes de conseils, de montage d’opérations complexes ou d’interface entre l’individu et la société : c’est la légitimité de compétence. Ce droit qui nous est ainsi reconnu de dire et d’agir au nom d’un certain nombre de convictions éthiques n’est jamais donné d’office ou acquis une bonne fois pour toutes.

C’est en permanence qu’il faut la revendiquer et la co-construire. Hélène Hatzfeld évoquera cinq postures productrices de cette élaboration : s’exposer (se confronter aux autres, comprendre leur logique), prouver (fournir un système argumentatif), être éprouvé (démontrer la pertinence de sa place), s’accorder (être capable de se coordonner et de s’articuler aux autres) et enfin échanger. Qu’on le proclame bien fort : les professionnels du social ont des choses à dire, une expertise à mettre en valeur, des capacités en matière de diagnostic social à valoriser, toutes choses qui ont été confisquées, à des tarifs prohibitifs, par les cabinets d’audit. Ils veulent participer à l’écriture des politiques sociales et refusent d’être de simples exécutants car ils en sont aussi les concepteurs.

Et ce n’est pas le moindre des réussites de ce colloque que d’avoir réussi à rappeler cette compétence collective de nos professions. D’autres voix qui vont dans le même sens se sont fait entendre pendant ces journées : celle de la conférence permanente des organisations représentatives des acteurs professionnels du social (qui intervient régulièrement dans le débat public) ou encore celle de Jacques Ladsous, initiateur d’un appel à la tenue en 2004 des états généraux du social. Gageons que l’initiative heureuse de l’ANAS ne restera pas sans lendemain.


[1« Travail social, le grand chambardement ? » Colloque des 29, 30 et 31 janvier 2003 à Angers,organisé par l’ ANAS - 15 rue de Bruxelles - 75009 Paris. Tel. 01 45 26 33 79


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