N° 684 | du 30 octobre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 30 octobre 2003

Quelles réponses donner aux jeunes « en risque » ?

Léo Grenel

Thème : Adolescence

Devant les conduites à risque des adolescents, l’éducateur est-il mis, lui aussi, en situation de risque permanent parce qu’il ne dispose que de moyens insuffisants ? Le concept rebattu de « résilience » suffit-il à lui seul à répondre au mal-être de ces jeunes ? Quelques pistes ont été tracées lors d’une rencontre de professionnels les 17 et 18 juin 2003 à Paris, sur le mal-être de ces jeunes qui mettent leur vie en danger

Chez les adolescents, l’inventivité est de mise pour se mettre en danger : on a récemment vu des jeunes en quête de « sensations fortes » traverser une autoroute en courant, marcher le plus longtemps possible à la rencontre d’un train, ou se serrer jusqu’à l’évanouissement un foulard autour du cou… Ces conduites à risque — l’usage courant du terme ne date que des années 90, sorte de nouveauté sociologique… — ont été le sujet d’une rencontre entre professionnels, en très grande partie des éducateurs.

L’Union nationale des associations de sauvegarde de l’enfance, de l’adolescence et des adultes (UNASEA) [1] qui avait organisé ces journées les 17 et 18 juin 2003 faisait poser sur leur affiche la question par Super Éducator : « Les éducateurs sont-ils des intervenants à tout faire ? ». Le héros au second degré, mèche blonde sur le front, poings sur les hanches, muscles saillants dans son collant bleu marine figurait sur une affiche annonçant ainsi le thème : « Les comportements déviants et conduites à risque des adolescents ».

Pour le sociologue David Le Breton ces conduites à risque chez les adolescents sont une « tentative douloureuse de se mettre au monde, forme de résistance à certaines violences de sens [abandon familial, violences sexuelles, surprotection, etc.], tentative de vivre plutôt que tentative de suicide ». L’auteur de Passions du risque évoque, devant un auditoire de cinq cents éducateurs, ces « tentatives douloureuses de ritualiser le passage à l’âge d’homme », ces recherches de limites. Les raisons de mettre en danger sa vie pour pouvoir exister sont nombreuses et mêlées, et seule l’histoire personnelle du jeune est susceptible d’éclairer le sens de son passage à l’acte alors qu’un autre, vivant une situation proche semblera s’en accommoder ou entrera dans des conduites différentes.

Dans le film Sans toit ni loi (Agnès Varda, 1985) par exemple, Mona (Sandrine Bonnaire) donnait déjà une illustration poignante et originale d’un type d’attitude, abandonnant son propre corps à lui-même et aux autres. Mais en somme, s’agit-il d’une conduite de construction — certes maladroite — de soi-même plutôt que de destruction, s’agit-il juste de « se faire mal pour avoir moins mal » ? Cette conduite à risque, finalement, serait-elle une forme paradoxale de résilience ? Attention tout de même : si l’on estime entre 40 000 et 70 000 tentatives de suicide de jeunes par an, il en est tout de même — même si la proportion peut paraître faible, c’est alarmant — entre 800 et 1000 qui « réussissent ».

Une différence existe encore, de genre et de taille : les jeunes filles « sémantisent » plus que les garçons, qui eux sont bien davantage dans le « choc avec le monde ». Mais dans les deux cas, l’ordalie — approche esquissée, échange symbolique avec la Mort — est censée légitimer une existence : « décider enfin de soi, quel que soit le prix à payer ». Une addition : méconnaissance du danger + ambivalence par rapport à celui-ci + intention de défier la mort + importance du groupe dans le passage à l’acte caractériseraient donc les conduites à risque.

Si l’on considère — avec nombre de travailleurs sociaux — que les conduites à risque les plus répétitives et les plus dangereuses ont le plus souvent à voir avec des histoires familiales difficiles et souffrantes, il s’agit bien d’aborder la question de la reconstruction des adolescents. Dans cet état des lieux, inquiétant pour les adolescents en souffrance et pour ceux qui les prennent en charge, la résilience peut-elle résoudre efficacement ce mal-être ? Ce « précieux travail d’adaptation, en partie inconscient, en partie actif » (Michel Manciaux, pédiatre) peut-il être considéré comme la panacée ? Les travailleurs sociaux se doivent-ils d’être à tout prix des « tuteurs de résilience » ? Et le concept ne se voudrait-il pas habit neuf pour caractériser de l’ancien ? Ce processus mécanique de développement personnel ne saurait, en tout cas, concerner indifféremment tous les compartiments de la vie [2].

La littérature française (comme d’ailleurs celle de nombreux pays) regorge d’exemples de rebondissements positifs, de Nana à Cosette, en passant par Gavroche, Poil de Carotte ou David Copperfield. De même que d’autres ouvrages plus récents, tel Si c’est un homme (Primo Levi) qui, tous, racontent comment résister à une situation déstructurante, en garder toutefois la mémoire afin de se reconstruire, certes pas à l’identique. Composante primordiale, l’humour ne peut qu’aider : « Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » plaisantait ainsi un « résilient ».

Les capacités à entrer en relation, à donner du sens à son existence, à convoquer de l’humour salvateur et à gagner de l’estime pour soi sont de la sorte paramètres essentiels. Mais le regard de l’autre aussi (quelqu’un citera le philosophe Emmanuel Levinas qui, humaniste, estimait : « Dès lors qu’autrui me regarde, j’en suis responsable »), dont celui, évidemment, des professionnels : détecteur de compétences, l’éducateur qui transmet un signalement au magistrat ou à l’autorité administrative devra ainsi s’attacher autant à la description des dysfonctionnements qu’à celle des ressources de la famille…

De même, les rencontres, pouvant être entre autres fondatrices ou destructrices, jouent-elles un rôle prépondérant dans l’édification ou non de ladite résilience. Et « beaucoup d’entre vous qui ont joué un rôle déterminant dans la vie d’un jeune ne le sauront peut-être jamais ». Il s’agira pour le travailleur social de savoir appréhender le cheminement du jeune en difficulté, ses étapes de vie, sa construction globale, mais de parvenir à « élever la parole des jeunes à la dimension d’une demande », pour paraphraser Lacan. Les phénomènes de violence (qui ont de tout temps existé, on ne le dira jamais assez) doivent toujours être contextualisés.

Certes, aujourd’hui, de nouvelles tendances sociétales — en termes de trouble, parfois grave, des liens — sont sûrement apparues. En tout cas, halte au (x) déterminisme (s), les formules du genre « rien n’est joué avant… » pouvant paraître « éthiquement inacceptables ». L’intervention éducative doit être « rencontre pacifiante, humanisante et civilisatrice », programme plus qu’ambitieux. L’UNASEA s’interroge ainsi actuellement sur la possibilité de création d’associations, régionales ou départementales, de bénéficiaires de l’action éducative…

De fait, certaines actions éducatives, certains projets, intègrent la notion de risque. Faire de l’escalade, comme l’a fait David Le Breton avec un groupe d’adolescents en est un exemple. Le sujet est suffisamment compliqué pour qu’il appelle une mobilisation générale des compétences. Faut-il, comme le réclament ici ou là des professionnels, initier une véritable réflexion sur le soutien éducatif renforcé, à l’instar de ces actions éducatives en milieu ouvert (AEMO) renforcées, expérimentales, « hybrides et adaptables », réponse intermédiaire et modulable entre mesure judiciaire et internat ? En effet, que faire des « incasables », des « patates chaudes » qui désespèrent les institutions et mettent en échec à tour de rôle les équipes éducatives ?

Exposant l’action menée depuis trois ans en direction de ces publics impossibles, un service d’Aemo renforcée viendra dire l’accueil « à la carte, pas forcément formalisé dans le cadre judiciaire », la ferme volonté de « substituer à une logique de lieu une logique de lien » et… d’intégrer la prise de risque dans le travail de l’éducateur. Sans oublier le temps, inhérent à toute prise en charge : « Il nous faut entre six mois et un an pour rescolariser un jeune de moins de seize ans déscolarisé »…

Mais nous sommes dans un monde où la cartographie du risque s’est diversifiée de manière importante et où le terme prévention se voit fortement dévoyé, jusqu’à des dispositifs de caméras de surveillance qualifiés de prévention passive ! L’hostilité, la rancœur, les insatisfactions ont dangereusement monté dans les quartiers toutes ces dernières années. Les équipes éducatives s’en trouvent fragilisées, et déplorent l’absence de projets de développement. Certains professionnels sont pour le moins perplexes, au premier rang desquels ceux d’instituts de rééducation (IR) ou de centres éducatifs renforcés (CER) ou fermés (CEF) : les jeunes dont il est question « ont la haine » et en font état à tout instant ; ils se définissent par leur incapacité à se contenir, une levée massive des inhibitions, et ne peuvent parler de leur souffrance qu’en se mettant en crise, dans l’urgence. « Tout se passe comme s’ils s’en prenaient à ceux dont ils attendent le plus », mais « savons-nous, à ce moment-là, les écouter ? ». L’importance de la sanction, apaisante et réparatrice, ne doit toutefois jamais être oubliée.

Les violences contre les institutions sont, paraît-il, en augmentation. Pour les personnels de ces IR, de ces CER ou CEF, le climat est particulièrement usant, l’état de vigilance permanent, la contention s’imposant parfois pour une sécurité minimale. Autre exemple fourni, les conduites à risque des handicapés moteurs adolescents sont particulièrement préoccupantes pour les professionnels qui les encadrent, jeunes pour qui « il s’agit de se casser encore un peu plus »… Alors, oui, comprendre les mécanismes complexes mis en œuvre par ces ados requiert des personnels qualifiés et stables en nombre suffisant, dotés de rémunérations substantielles et de véritables possibilités de mobilité.

« Mes capacités d’étayage », questionnera ainsi un futur éducateur spécialisé interrogeant la formation, « sont-elles assez élaborées pour que je sois capable d’aller à la rencontre de ces jeunes déstructurés ? ». Formation qui sera, parfois rudement, mise en question : particulièrement agressif, le trésorier d’un IRTS ira jusqu’à estimer qu’en trois quarts d’heure, l’intervention du pédopsychiatre de la veille a été plus riche et fournisseuse d’outils que trois ans de formation initiale ! L’absence de l’Éducation nationale a été, comme souvent, trop souvent, déplorée, de même que la disparition des classes de perfectionnement et d’adaptation. Mais au final, dans le manque de moyens qui le caractérise et qui a constamment été rappelé, le travail social s’apparente peut-être lui-même à une pratique à risque…


[1UNASEA - 118, rue du Château des Rentiers - 75013 Paris. Tél. 01 45 83 50 60

[2Lire à ce sujet « Résilience » ou la lutte pour la vie, Serge Tisseron in Le Monde diplomatique n° 593 (août 2003)


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