N° 567 | du 8 mars 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 mars 2001

Les éducatrices autour des années 50

Joël Plantet

Thèmes : Éducateur, Histoire

Pionnières de l’éducation spécialisée, elles ne furent souvent que... des épouses d’éducateurs. Dans un milieu alors essentiellement masculin, parfois misogyne, la place des professionnelles au cœur d’un secteur composé surtout d’internats et de garçons n’a pas toujours été facile. Retour sur un passé

En 1964, un stage de perfectionnement des éducateurs de l’enfance inadaptée s’était intéressé à La femme dans la rééducation ; puis, pendant trente ans, la question n’a, semble-t-il, pas figuré dans les priorités des organisateurs de colloques. Mais récemment, dans une passionnante étude intitulée Cherchez les femmes ! Femmes d’éducateurs et éducatrices, les historiens Françoise Têtard et Mathias Gardet ont repris des réflexions issues de deux rencontres organisées en 1997 par le Conservatoire national des archives et de l’histoire de l’éducation spécialisée (Cnahés) [1] sur le thème Femmes d’éducateurs/éducateurs femmes, et par le Cédias - Musée social sur « les rôles masculins et féminins dans le travail social ».

La profession d’éducateur, à ses débuts, nous indiquent-ils en substance, se déclinait presque par automatisme au masculin, tout comme celle d’assistante sociale se lisait, elle, au féminin. Or, les femmes sont très présentes dans cette profession, notamment dans les promotions d’élèves des écoles ; par ailleurs, elles avaient souvent tenu des rôles au sein des établissements (lire le point de vue de la femme de l’éducateur). Alors ?

Plusieurs paramètres ont permis de s’approcher plus finement de cette question : le besoin de logements de fonction pour les éducateurs qui se marient ; la présence et le rôle des femmes d’éducateurs au sein des établissements ; la proportion très forte des élèves éducatrices dans les promotions des écoles et leur devenir à la sortie ; l’élaboration d’accords collectifs de travail pour les éducateurs et les revendications qui en découlent, plus particulièrement chez les éducatrices.

La question cruciale du logement

« À l’origine, en 1940-1944 », racontent les chercheurs, « les premiers éducateurs-hommes sont, semble-t-il, surtout célibataires. Ce sont souvent de jeunes scouts qui pensent s’investir, pour un temps limité, dans l’idée de service. Ils sont parfois aussi jeunes que les pensionnaires dont ils ont la charge. Éducateurs de jour, surveillants de nuit, leur logement se résume souvent à un lit de plus dans le dortoir des garçons, un lit séparé par une mince cloison ajourée, pour garder une oreille et un œil sur les autres._ Seulement voilà : en 1950, ceux qui sont restés par engagement, ceux qui sont « entrés en rééducation », ont vieilli. Ils ont rencontré l’élue de leur cœur et ont pensé à fonder un foyer… Et ceux qui n’y ont pas pensé, il faudra qu’ils y pensent. En effet, contrairement à l’image de la femme éducatrice ou assistante sociale dont le célibat semble aller de soi, un homme célibataire — et laïque — de 30-32 ans, s’occupant de jeunes, cela peut réveiller de vieilles craintes ou des peurs de scandales. Il y a eu dans cette période plusieurs « affaires » montées en épingle par la presse, dont a dû se défendre le secteur. (…) Or, dans les années de la reconstruction, le problème du logement était général. La rééducation des mineurs étant organisée principalement dans de gros internats à la campagne, la plupart du temps isolés, loin de tout, les logements de fonction se sont imposés d’eux-mêmes. Les postes de directeurs, ou parfois d’éducateurs, qui en étaient pourvus, étaient donc perçus comme de véritables aubaines pour les jeunes couples. Grâce à cette opportunité qui leur est offerte, ils vont pouvoir enfin se marier, avoir une famille. Dans ce contexte, on peut comprendre qu’ils aient été peu regardants quant au confort, aux conditions de vie et même quelquefois à la salubrité des lieux ».

La demande des nouveaux ménages prend une telle ampleur que, à la suite de son assemblée générale de 1954, l’Association nationale des éducateurs de jeunes inadaptés (ANEJI) décide de publier une petite brochure intitulée Construction logements. (…) En effet, le problème est récurrent : de très bons éducateurs, par exemple, se trouvent parfois obligés de changer d’établissement ou même d’orientation professionnelle parce qu’ils se marient et ne peuvent plus espérer être logés sur place ou à proximité du lieu de leur travail.

Les jeunes ménages ainsi formés s’approprient donc les lieux « de fonction ». Et des mariages ont parfois même lieu dans les établissements, auxquels assistent tous les enfants du centre, encadrant les jeunes époux. En un touchant carnet rose, la rubrique Échos du bulletin Liaisons annonce alors les mariages, de même que les naissances. Le foyer des époux et des heureux parents est souvent confondu avec l’adresse des foyers de semi-liberté ou des centres d’observation.

La vie privée et la vie professionnelle ne font plus qu’une. Les femmes d’éducateurs sont donc de plus en plus nombreuses dans les établissements. Elles occupent de multiples fonctions : intendante, comptable, infirmière, institutrice…, éducatrice remplaçante, voire directrice adjointe. Certaines défendent un statut de bénévole, comme gage de liberté. Certaines en revanche se rebellent contre ce statut de super-femme-au-foyer. « Le travail professionnel peut être nécessaire pour épanouir la femme autant que pour épanouir l’homme », écrit ainsi Brigitte Haardt, secrétaire d’Henri Joubrel, dans un article d’octobre 1952, La femme au foyer ? Réflexions féminines, in Liaisons n°4 (lire Réflexions féminines). Vaudrait-il donc mieux être à cette époque, s’interrogent les historiens, femme d’éducateur qu’éducatrice ? [2].

Mais où sont-elles donc ?

Dans les années 50, la très forte proportion d’éducatrices formées dans les écoles n’apparaît pas ou n’a pas de visibilité : soit elles sont religieuses et retournent après formation dans leur congrégation ; soit, laïques et célibataires, elles travaillent dans les établissements pour filles, mais souvent en tant qu’auxiliaires ou suppléantes des bonnes sœurs. Quant à celles qui se marient : « Qu’elles aient épousé ou non un éducateur, il semble qu’elles « effacent » leur diplôme et leur formation pour se consacrer à leur foyer ou à d’autres tâches dans l’établissement (lingères, économes, infirmières…) », notent les rédacteurs de la même recherche. On ne peut, a posteriori, que s’interroger devant cette « discrétion » des femmes professionnelles de l’éducation spécialisées, comme celle des femmes de professionnels.

En 1957, l’ANEJI a dix ans, et dispose de deux services parisiens de placement distincts… l’un pour les éducatrices, le second pour les éducateurs. Nous sommes à la veille des accords collectifs de travail Arsea-Aneji (ils seront signés le 16 mars 1958 et préciseront les conditions d’engagement, de traitement, les congés). Une commission femmes est alors créée.

L’année suivante, une contribution est remise au secrétaire général de l’association : « Le silence des éducatrices plane, presque constant, lourd à la longue. Quoi, n’ont-elles pas de problèmes, de questions à poser, tout va-t-il paisiblement pour elles ? Pourtant, de nombreux échos transmettent des griefs, des incertitudes, des demandes d’études de problèmes généraux féminins, auxquels des assemblées, masculines en majorité, n’ont pas pensé ». Un questionnaire est adressé aux éducatrices en poste, avec des questions de ce type : « Envisagez-vous de rester longtemps dans la profession ? Estimez-vous qu’il existe des problèmes propres aux éducatrices en temps que femmes ? Faites-vous partie d’une association d’ordre professionnel ? »

Peu de réponses reviennent, mais elles seront ainsi commentées par la commission anejiste : « L’action souhaitable des éducatrices auprès de garçons adolescents ne se réalise pas sans difficulté : éducatrices célibataires, éducatrices mariées, statut particulier qu’elles peuvent souhaiter, ménages d’éducateurs, travail à temps partiel, collaboration à des actions d’accueil ou de suite au-delà des internats, condition d’un meilleur équilibre. Il est essentiel d’une part que les éducatrices aient le souci de mieux définir, grâce à leur commune re-cherche, leurs propres problèmes pour en faire connaître les éléments à leurs collègues éducateurs et à la profession tout entière, d’autre part que les éducateurs prennent conscience que la résolution de ces problèmes est impossible sans leur compréhension et parfois leur active collaboration » (Liaisons n° 34, avril 1960).

Une hypothèse à cette discrétion, à cet effacement sera émise par une des vice-présidentes de l’ANEJI, Simone Noailles, éducatrice et directrice d’association (Les facilités et les difficultés de la femme dans les fonctions de direction, in Liaisons n°38, avril 1961) : « Je pense qu’une directrice doit être consciente des difficultés propres à sa nature féminine dans un rôle de direction, mais aussi des facilités qui en sont la contrepartie. Elle peut ainsi réaliser un équilibre harmonieux et rester très féminine en assumant ce rôle à sa façon, très différente d’un homme, mais très valable. Une des difficultés de cet équilibre est de savoir jouer alternativement un rôle spécifiquement féminin qui met en jeu la sensibilité et la compréhension dans les contacts avec les jeunes, et un rôle d’autorité et d’action nécessaire à quiconque porte une responsabilité ». Quoique pour le moins désuet, le propos souligne bien l’assignation des rôles, et les difficultés pour une femme… d’être femme.

Femmes du Nord

Un colloque intitulé Femmes du Nord réunissait à Lille, fin 2000, des témoignages sur le vécu quotidien au féminin dans les établissements spécialisés de 1940 à 1970 : « Il nous semble important de conserver la mémoire de ces vécus car à côté des pionniers du Nord-Pas de Calais, qui travaillaient en internat, il y avait aussi leurs épouses et d’autres pionnières : éducatrices, assistantes sociales, infirmières, secrétaires, cuisinières, lingères, partageant une vie laborieuse mais combien importante et complémentaire ». Un ex-directeur d’institution, Philippe Wecxsteen, y avait affirmé, dans une intervention dénommée De « l’éternel féminin » à l’autre sexe, que « nulle part ailleurs (…) les différences masculines et féminines n’ont joué un rôle aussi déterminant dans le partage des tâches et des responsabilités ».

À l’époque, les personnels éducatifs étaient en effet autrement percutés par des questions qui, aujourd’hui, se formulent pour le moins différemment, en fonction par exemple de notion de professionnalisation de plus en plus rigoureuse, ou d’une séparation — actuellement entérinée dans les faits — de la vie privée et de la vie professionnelle.


[1Cnahés - 63, rue Croulebarbe - 75013 Paris. Tél. 01 44 07 02 33 ou 06 72 60 79 34

[2Voir « Elles ont épousé l’éducation spécialisée », ouvrage collectif du Cnahès, Paris, L’Harmattan, 1999. (Commander ce livre)


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