N° 694 | du 29 janvier 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 janvier 2004

Les Maisons de l’adolescent : que sont-elles ?

Joël Plantet

Thème : Adolescence

L’adolescence pose problème à la société, au moins dans la forme prise par son mal-être. L’annonce au plus haut niveau d’une Maison de l’adolescent par département et une première Conférence nationale de l’adolescence entendent amorcer un changement. Dans la Maison de l’adolescent du Havre, pionnière du genre, mille jeunes environ passent chaque année. Mais à quoi servent donc ces structures ?

Interrogé il y a un an à l’occasion de la Journée nationale des droits des enfants, Jacques Chirac avait détaillé en vrac les effets du mal-être adolescent : « ravages » de l’alcool, du tabac ou du cannabis, grossesses de mineures, recrudescence des contaminations par le virus du sida, suicide des jeunes… Il avait clairement souhaité l’implantation d’une Maison de l’adolescent par département, qu’il avait ainsi dépeinte : « Ces maisons seront des lieux où, en confiance, les adolescents pourront trouver une écoute et des réponses à leurs soucis de santé, mais aussi à leurs problèmes familiaux ou scolaires ».

Dans la foulée, il avait proposé le lancement d’une Conférence nationale de l’adolescence devant permettre « aux pouvoirs publics de mobiliser tous ceux qui œuvrent en faveur des adolescents, afin qu’ils se connaissent, qu’ils partagent leurs initiatives et joignent leurs efforts ». Belle intention. « La politique familiale, très axée sur la petite enfance, faisait jusqu’à présent l’impasse sur ce sujet » a confirmé le ministre délégué à la Famille, Christian Jacob, lors de cette première conférence, tenue le 18 octobre 2003 à la Sorbonne (Paris), avec pour but de faire émerger une « culture commune sur l’adolescence ».

Prenons un petit immeuble de deux étages dans le centre ville, franchement accessible, proche de la gare SNCF et desservi par plusieurs lignes d’autobus : une des originalités de la Maison de l’adolescent havraise réside bien dans sa définition de structure hospitalière extra-muros sise en centre ville [1]. Entrons. Dans le hall d’accueil, en bas d’un escalier, un dessin dans les tons ocre représente un visage avec deux yeux interrogatifs, dont l’un est à demi obscurci par une mèche de cheveux. Une vision de l’adolescence, mal dans sa peau.

La structure est ouverte depuis mai 1999, avec de larges plages d’ouverture : de 8h 30 à 21h du lundi au vendredi, de 10h à 20h le samedi, de 10h à 18h les dimanches et jours fériés. Les seules fermetures ont lieu pendant les week-ends estivaux de juillet et d’août, pour lesquels il a été constaté une forte baisse de fréquentation. Deux départements coexistent dans cette atypique Maison : un pôle de consultations ambulatoires propose des suivis psychothérapiques, chimiothérapiques, psychiatriques, gratuits et sur rendez-vous ; un centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP) prend en charge des groupes d’environ six adolescents, par tranches de deux heures.

Y sont orientés des jeunes présentant d’importantes difficultés de parole ou d’inhibition, pour qui la relation duelle est plus difficile que pour d’autres. Ils s’y verront proposer des activités « médiatrices » orientées vers la réinsertion sociale.

Au-delà de ces deux lieux et plus largement, une équipe mobile — composée de huit éducateurs, infirmiers, psychologue — intervient auprès des adolescents en souffrance, soit à l’hôpital (elle se rend sur les trois sites hospitaliers), soit dans des foyers ou autres lieux de vie, soit à l’intérieur de la Maison de l’adolescent. Enfin, un accueil familial thérapeutique pourra prochainement proposer des séjours de rupture.

Lorsque nous avons visité le CATTP, l’équipe raccompagnait une autre équipe, celle d’un SESSAD de la région venu développer plus avant un partenariat. Une fois disponible, elle nous a fait visiter ses locaux — belle salle d’activités conviviale, pièce informatique, salle d’arts plastiques — en évoquant les adolescents reçus, leurs troubles du comportement et de la communication.

Nous a été montré un journal en construction, fait avec cinq adolescents, dont il était question, pour l’heure, en un brain storming studieux, de trouver un titre : Ado rêve ? Ado nisse ? Ado magazine ? Ou encore, reprenant les cinq initiales du sigle de l’endroit, Cinq ados très touchés par… Outre ces groupes thérapeutiques, des activités extérieures sont proposées en ville : « Ce dernier point, essentiel, vise à privilégier l’insertion, à ne pas exclure l’adolescent, mais à faire au contraire du CATTP un lieu de transition et d’ouverture vers l’extérieur. »

Entretiens, consultations, prises en charge à temps partiel résument donc l’offre de soins. Les souffrances traitées sont majoritairement des tentatives de suicide ou de l’ordre de la dépression. Dans la région havraise on compte vingt milles adolescents âgés de 13 à 20 ans. En effet, les caractéristiques démographiques particulières à la région soulignent un taux de tentatives de suicide relativement élevé par rapport à la moyenne nationale et… une pénurie de pédiatres (en général, nous indique-t-on, il faut compter un mois d’attente pour un rendez-vous, sauf urgence). Pour l’année 2002, ils sont ainsi 1 063 adolescents à avoir été suivis (contre 997 en 2001, soit une hausse de 6, 7 %). Six sur dix étaient des filles, et la majorité (plus de 38 %) avait 15 ou 16 ans, suivis par la tranche des 13 – 14 ans (plus de 25 %), le nombre des patients diminuant ensuite proportionnellement à l’avancement de leur âge.

Concernant la répartition des actes fournis, les psychiatres, psychologues, éducateurs et infirmiers interviennent en première ligne, complétés lorsque besoin est par d’autres professionnels : gynécologues, nutritionnistes, pédiatres, assistantes sociale… Les infirmiers peuvent être psychiatriques (les derniers, en l’espèce) et les éducateurs, eux, proviennent d’horizons divers : de l’Aide sociale à l’enfance, du secteur de la petite enfance, mais aussi de celui de l’exclusion…

Quant aux jeunes, si la majorité des nouvelles demandes a émané de l’Éducation nationale ou de pédiatres hospitaliers, les adolescents eux-mêmes ont su se manifester (20, 8 %). Elles ont, en premier lieu, été motivées par des dysfonctionnements des relations familiales ou des tentatives de suicide, des angoisses ou des addictions, des troubles alimentaires, parfois des traumatismes ou une obligation de soins. Les diagnostics délivrés ont démontré un accroissement des troubles de la conduite et du comportement (393 jeunes concernés en 2002, contre 308 en 2001), de même que la stabilité du nombre important de dépressions. « En proposant un lieu neutre, sans connotation psychiatrique ou hospitalière significative, nous avons réussi à répondre à la carence de soins spécialisés au Havre pour les adolescents en souffrance psychique » se félicitait déjà un premier rapport d’activités, en septembre 2000.

Concrètement : l’équipe dite mobile intervient systématiquement dans les services de pédiatrie du Groupe hospitalier du Havre (GHH) pour y rencontrer les patients. Tout adolescent hospitalisé en pédiatrie pour un état de souffrance psychologique aura donc un ou plusieurs entretiens d’évaluation et d’orientation, et ressortira de ce service avec au minimum les coordonnées de la Maison de l’adolescent agrémentées d’une explication sur son fonctionnement. Avant sa sortie, ses parents auront été contactés.

Mais une autre manière de rencontrer la structure est de venir à l’improviste : le plus souvent, l’adolescent trouvera quelqu’un pour l’écouter, ou au moins partira avec un rendez-vous proche. Enfin, 20 % d’entre eux sont adressés par leur établissement scolaire : qu’ils ne viennent qu’une fois ou qu’ils réapparaissent régulièrement, ils savent que le lieu existe. Lorsqu’un rendez-vous n’est pas honoré, l’éducateur manifeste son intérêt, en envoyant une lettre de relance…

Le fonctionnement quotidien est rythmé par de nombreuses régulations : tous les matins, une réunion flash rassemble les deux équipes (équipe mobile et CATTP) en compagnie d’un médecin, permettant d’évoquer les problèmes les plus aigus rencontrés la veille ; chaque équipe dispose par ailleurs d’un temps d’analyse des pratiques ; en outre, une réunion clinique réunit la structure dans son ensemble tous les lundis, de même qu’une réunion institutionnelle, hebdomadaire elle aussi. Et comme il a été remarqué une forte représentation des populations sénégalaise, maghrébine et est-européenne sur Le Havre, une ethnopsychiatre vient travailler avec l’équipe une fois par mois.

« Le réseau », nous définira joliment Stéphane Lejamble, cadre infirmier, « c’est partager nos difficultés pour avoir la meilleure réponse possible ». Un partenariat bien compris a probablement été pour beaucoup dans le succès rencontré : à la période suivant l’ouverture, quatre cents professionnels de la région havraise avaient été reçus, qu’ils soient associatifs, pédagogiques, issus de collectivités locales ou même d’entreprises… ; ainsi, quelques jours après notre visite, l’équipe devait rencontrer la nouvelle Maison de la justice et du droit… De même, des contacts permanents se sont établis avec les clubs de prévention, l’ASE, les assistantes sociales scolaires, la Brigade des mineurs, etc. Des échanges de professionnels peuvent parfois avoir lieu.

Une fois par an, un comité de pilotage, qui a pris depuis l’aspect d’un comité d’utilisateurs, se rassemble dans la structure. En cas de danger, des signalements — environ trois par mois en moyenne — sont adressés à qui de droit. Le bilan dressé est, dans toutes les rubriques, largement positif : jamais d’intervention de la police, même s’il a pu y avoir quelques « jetés de chaises », nous indique-t-on par exemple. Alors, cette première Maison de l’adolescent, déjà victime de son succès ? Les journalistes s’y sont précipités en nombre (indisposant parfois l’équipe), et les politiques aussi. Quelques jours avant notre visite, Mesdames Giscard d’Estaing et Perben en sortaient… De même que Bernadette Chirac venue la visiter en juin 1999 (et dont l’opération Pièces jaunes a d’ailleurs en grande partie financé le CATTP)… Vitrine d’une nouvelle politique en direction de l’adolescence ?

Ces Maisons de l’adolescent ont probablement le vent en poupe. La prochaine Conférence de la famille s’intéressera de nouveau, en juin 2004, à cette population, à partir de trois groupes de travail, sur la santé, sur l’engagement, sur l’accès à la culture et au sport. La volonté affirmée des pouvoirs publics, exprimée au plus haut niveau, est de multiplier les lieux urbains de rencontre — musicaux, sportifs, dont les jeunes eux-mêmes pourraient être responsables —, de développer les conseils municipaux de jeunes, et de favoriser l’engagement associatif. Un Pôle Aquitain de l’Adolescence existe déjà depuis quelques mois à Bordeaux (lire l’interview de Xavier Pommereau) ; d’autres Maisons de l’adolescent doivent voir le jour dans les mois qui viennent à Marseille, Paris, Saint-Denis.


[1La Maison de l’adolescent - 14-16, rue Gabriel Péri - 76600 Le Havre. Tel. 02 32 74 27 30. mail : sec.maison.ado@ch-havre.fr


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Xavier Pommereau est psychiatre, psychanalyste et directeur de la Maison de l’adolescent à Bordeaux. La structure hospitalière qu’il dirige depuis peu se distingue nettement de la Maison de l’adolescent du Havre. Son équipe ne propose pas un lieu de parole à des jeunes en mal-être, mais une palette complète de soins à des adolescents à risque avec hospitalisation comprise. Un distingo auquel il tient. Il y aura donc, à l’avenir, selon Xavier Pommereau, des formes très diverses de Maisons de l’adolescent et il aurait préféré pour son établissement le nom de Pôle aquitain de l’adolescence

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