N° 534 | du 8 juin 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 juin 2000

Le travail social s’ouvre-t-il à la mondialisation ?

Joël Plantet

Thème : Travail social

Des initiatives naissent pour comparer les méthodes, échanger les savoirs, élargir les compétences entre les pays. Quelques associations gèrent ainsi activement des séjours de travailleurs sociaux à l’étranger. Enquête sur les pionniers d’un mouvement international

Méconnues en France, quelques associations organisent des échanges de travailleurs sociaux avec l’étranger ; le Council of international fellowship (CIF) [1], pour sa part, est une fédération internationale comptant des représentants dans quatre-vingts pays.

Il a été fondé en 1962 « avec l’objectif de promouvoir le perfectionnement professionnel des intervenants du champ social à travers des stages et des conférences, tout en favorisant les échanges entre les différents pays ».

Sa branche française organise des sessions de formation d’une durée de quatre semaines à un an, dans une vingtaine de pays membres. Différentes approches sont proposées : au plan théorique, l’organisation et la politique sociale du pays d’accueil sont explicitées au moyen de conférences et de diverses visites ; pratiquement, un terrain de stage est choisi en fonction du domaine de travail ou des intérêts professionnels du participant ; la dimension internationale est garantie aussi par les échanges avec les autres participants venant de différents autres pays ; enfin, sur le plan culturel, l’hébergement en famille d’accueil favorise un certain nombre d’activités.

Tous les salariés et bénévoles d’au moins vingt-cinq ans, ayant une expérience professionnelle de trois ans minimum dans le domaine social, éducatif ou culturel peuvent bénéficier de la formule. Mais il est nécessaire de pratiquer l’anglais, ou éventuellement la langue du pays d’accueil.

Karine est ainsi partie pour un séjour court, du 23 avril au 30 mai 1993 ; assistante sociale dans un service d’AEMO francilien, possédant une bonne connaissance de la langue allemande, elle a opté pour Vienne et Budapest, après avoir obtenu l’accord de la direction de son association et de son équipe. Elle raconte : « Nous étions six dans notre groupe CIF : deux Finlandaises, l’une AS à l’hôpital, l’autre en secteur ; une Suédoise, AS dans un camp d’accueil de réfugiés politiques ; une Thaïlandaise, AS dans un hôpital psychiatrique ; un Chinois, enseignant auprès d’enfants handicapés ».

Après un week-end de prise de contact convivial, chaque participant reçoit une liste « sur mesure », selon les souhaits exprimés dans le dossier. Des contacts sont pris avec une quinzaine de services, et chaque participant est accueilli dans une famille autrichienne. Karine est hébergée par la responsable d’un service de soins aux personnes âgées. Elle estime que ses contacts professionnels et culturels ont été fructueux, y compris avec les étudiants et les formateurs d’une « école sociale », au service documentation du ministère du Travail et des affaires sociales, au musée de la Résistance, à l’ONU…

Elle visite des foyers d’enfants (les kinderheim bastiengasse autrichiens) et maternels, des lieux d’accueil mères-enfants, une sorte de CMPP intégré à l’hôpital général, un centre spécialisé dans les abus d’enfants… ; elle rencontre des équipes d’aide éducative, mais aussi des équipes d’aide thérapeutique et de thérapie familiale.

En Hongrie, elle est logée par Délia, orthophoniste-psychologue, qui lui apprend que les travailleurs sociaux n’ont ici que quelques années d’existence légale… En un séjour plus court, elle rencontre tout de même l’équipe de l’hôpital psychiatrique et visitera un lieu de thérapie familiale et un centre de toxicomanes.

Dans un compte rendu de son voyage d’étude, elle raconte les quelques points qui l’ont frappée : diagnostics et orientation des enfants en difficulté faits minutieusement « par des équipes réellement pluridisciplinaires », le travailleur social restant le même avant, pendant et après le placement ; une intégration du handicap physique et mental dans des groupes d’enfants hétérogènes ; une « cité de l’enfance » (Stadt der Kinder), dont les ateliers de loisirs ainsi que la piscine sont à disposition des habitants du quartier ; l’absence d’AEMO judiciaire en Autriche ; l’accueil « non spécialisé, qui permet à l’usager de choisir la façon d’établir le contact » de trois lieux d’accueil pour toxicomanes ; des services d’écoute, de conseil et d’orientation téléphoniques en plusieurs langues…
«  Cette formule tripartite — professionnelle, culturelle, contacts personnalisés avec des personnes du pays d’accueil et les autres participants du programme — me paraît idéale  », conclut Karine, « pour profiter au maximum d’un séjour d’études de cinq semaines ».

Et dans l’autre sens ? Theodoric Rajaonary, par exemple, est venu l’an dernier de Madagascar en France ; accueilli à Nîmes pour un stage d’orientation, il suit des cours le matin pour connaître le système de politique sociale, et visite, l’après-midi, les centres sociaux de la région. Puis, accueilli dans une famille bretonne, il aura des échanges avec une éducatrice d’enfants sourds, et l’IME dans lequel travaille le père d’accueil…

Créée voici presque 20 ans, l’association International Learning Exchange in Social Education (ILEX) [2] se propose, elle, d’envoyer en stage aux États-Unis des travailleurs sociaux d’une dizaine de pays européens (lire l’interview de Martine Bretéché).

De même, en partenariat avec des organisations non-gouvernementales et inscrites dans le réseau européen Socrates, l’école d’éducateurs spécialisés de Versailles, Buc Ressources, a contribué, en 1994, à la création d’une école de cadres sociaux en Haïti et a plus récemment recensé, au Mali, les besoins de formation des intervenants sociaux et éducatifs…

De nécessaires et intéressants, ces échanges vont devenir incontournables. La dimension européenne d’une part, les effets de la mondialisation — et de l’Internet — d’autre part, vont probablement accélérer la demande de mille dialogues à établir avec nos voisins, et avec les autres…


New York, Tokyo et Paris : l’exemple d’un échange international

Les trois métropoles décidées à étudier et comparer leurs systèmes sanitaires et sociaux respectifs

En tout début d’année, la Direction parisienne de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (DASES) [3] organisait, dans le cadre de ses conférences-débats ou Mardis de Chaligny, un rendez-vous intitulé New York, Tokyo et Paris, une première conférence sanitaire et sociale, où un conseiller scientifique, Robert Poinsard, exposait une démarche originale, initiée il y a deux ans.

Paris intra-muros, un peu plus de deux millions d’habitants, peut être comparé au first ring de New York City (Manhattan + Bronx + Queens + Brooklyn + Staten Island) et aussi au centre historique de Tokyo, celui des vingt-trois ku (ou quartiers).

Une base de donnée été constituée, prenant en compte différents indicateurs : taux de familles monoparentales (8,2 % à Tokyo historique, 14,7 % dans Paris intra-muros, 37,1 % à Manhattan…), proportion d’habitants de plus de 85 ans ou de moins de quatre ans, taux de chômage, de pauvreté, pourcentage de mère de moins de dix-huit ans, mortalité infantile, incidence de la tuberculose (prise en compte énergique à New York City, alors que la maladie gagne du terrain à Paris), pollution en dioxyde de soufre (plutôt, là, à l’avantage de Paris).

L’enquête exhaustive est loin d’être terminée : les systèmes de santé des trois villes ont déjà été comparés ; des travaux vont être lancés sur des secteurs comparables de l’action sanitaire et sociale, sur la protection de l’enfance, etc. ; des enquêtes communes pourraient être initiées sur certaines populations des trois métropoles (en étant vigilants quant aux différences culturelles, la notion de suicide, pour ne prendre qu’un exemple, n’étant pas du tout entendue de la même manière au Japon qu’en Europe ou aux Etats-Unis) ; une collaboration approfondie avec la mairie de New York est d’ores et déjà prévue, des visites de résidences pour personnes âgées ou des rencontres avec des responsables de lutte contre la tuberculose envisagées, etc. Un document sera édité dans les mois à venir.

L’exemple de la lutte contre la tuberculose est présenté comme une illustration pertinente de ce que peuvent s’apporter les différents partenaires : en effet, le traitement ambulatoire mis en place à NYC a suffisamment convaincu la mairie de Paris, par exemple, pour envisager de mettre en place un tel système dans la capitale française, en partenariat avec le Samu social.


[1CIF France – Claire Narme - 101 rue de la Borde - 45800 Saint Jean de Braye ou 71 rue Fernand Christ – 02000 Laon. Tél. 03 23 23 30 79

[2International Learning Exchange in Social Education (ILEX) 106 Lafayette street – Yarmouth Maine 04096 – USA. Tél. 207 846 1500

En France, s’adresser à Martine Brétèché, IRTS - 145 avenue Parmentier - 75010 Paris. Tél. 01 42 06 24 60

[3DASES – Centre de Chaligny - 15 rue de Chaligny – 75012 Paris


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