N° 340 | du 15 février 1996 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 février 1996

Le référent : professionnel ressource ou substitut parental ?

Jacques Trémintin & Guy Benloulou

Thèmes : Usager, Référent

En désignant une seule personne qui fera office de référence à tous les intervenants qui gravitent autour de lui, aide-t-on l’usager à s’y retrouver ? Avantages et inconvénients d’une pratique en vogue

La référence éducative est une pratique qui s’est imposée avec le temps au sein des institutions prenant en charge des mineurs ou des adultes pour qui une intervention spécialisée s’avère nécessaire. Pourtant, ce type de fonctionnement devrait pouvoir être interrogé quant à ses tenants et ses aboutissants, ses avantages et ses inconvénients, ses richesses et ses dérives. Aussi n’est-il pas inutile de nous poser aujourd’hui sur ce concept, en essayant de questionner ce qui est devenu une « évidence ».

Psychiatre, psychologue, psychothérapeute, psychomotricien, orthophoniste, kinésithérapeute, ergonome, médecin, instituteur, professeur, formateur, correspondant de la mission locale, tuteur de stage, maître d’apprentissage, animateur, entraîneur sportif…, avec la multiplication des professionnels qui gravitent autour de l’enfant, il y a parfois de quoi s’y perdre. Nombre de parents ont expérimenté la difficulté de cheminer dans ce labyrinthe.

Mais tout se complique encore quand l’usager est admis dans une structure qui est chargée de faire face à la gestion de sa globalité et s’intercale entre lui et sa famille. Que ce soit l’enfant ou l’adulte, ils sont confiés à un service sur une décision de la CDES, de la COTOREP, du Juge des enfants ou sous la forme d’un contrat administratif.

Au moment de l’admission, directeur, chef de service ou assistante sociale jouent souvent un rôle essentiel dans l’accueil et la présentation du projet pédagogique de l’établissement. C’est ensuite toute une équipe pluridisciplinaire qui va prendre en charge l’usager. Il est fréquent néanmoins qu’un professionnel soit désigné pour suivre personnellement ce dernier. Il servira de pivot et d’interlocuteur privilégié tant pour celui-ci que pour sa famille et les partenaires internes ou externes : c’est le référent.

Quelle place pour le référent ?

L’enfant est un être en voie de maturation tant physique que psychologique. Le majeur protégé quant à lui, conserve une fragilité certaine. L’un et l’autre restent largement dépendants de leur entourage. Cela subsiste quand bien même toute la raison d’être du travail éducatif consiste à favoriser l’autonomisation et la prise en charge de sa vie par le sujet lui-même.

Dans ce contexte, l’instauration d’une relation personnalisée fait entrer peu ou prou le professionnel dans une logique de suppléance parentale : il exerce en effet un rôle d’écoute, d’observation et de guidance, et assure la continuité et la cohérence de la vie de l’usager. Il prend très vite une place centrale dans son univers, étant facilement sollicité pour répondre aux demandes, angoisses et problèmes de ce dernier.

Cette réalité est d’autant plus renforcée que l’outil de travail essentiel qui constitue la base du relationnel entre le référent et l’usager, se situe bien dans le domaine de la confiance réciproque et de l’affectif. Du côté du professionnel, on ne peut s’atteler à apprendre ou à aider un être humain à gérer sa vie, sans tisser des liens empreints d’empathie, de compréhension et de grande proximité. Du côté de l’usager, s’en remettre à un adulte-ressource, c’est pouvoir compter sur lui, se placer sous sa protection et essayer d’obtenir satisfaction à partir de la relation privilégiée qu’il a établie avec lui.

« Mon éduc », dira le jeune, marquant par là le processus d’appropriation dans lequel il est engagé… « Mon jeune », affirmera l’éducateur au détour d’une phrase. Le risque est ici très clair : celui de l’enfermement de l’un et de l’autre dans une relation fusionnelle marquée par la confusion des rôles et une illusion de toute-puissance. Le professionnel peut avoir le sentiment que le jeune lui appartient et le jeune qu’avec l’aide de son référent, il n’a vraiment rien à craindre… Il existe néanmoins des balises pour éviter de telles dérives.

La triangulation

La psychanalyse explique l’importance de la relation objectale qui permet à l’enfant de distinguer l’existence d’un monde extérieur au fonctionnement fusionnel qui l’unit à sa mère dans la première année de sa vie. Cette prise de conscience est permise grâce à l’intervention d’une tierce personne qui est le plus souvent le père. Le rôle de l’éducateur (qu’il soit parent ou professionnel) consiste à se placer à l’interface entre la réalité et le désir de l’enfant, entre la loi sociale et sa singularité. C’est cette action qui permet à ce dernier de distinguer le Moi du non-Moi. Cette triangulation joue un rôle tout aussi important dans le cas du référent. On peut repérer au moins trois éléments qui jouent ce rôle.

Il y a d’abord le fait que celui-ci soit désigné par l’institution, qu’il soit en quelque sorte « institué ». C’est bien cette dimension symbolique qui permet d’éviter des pratiques telles que le choix du référent par l’enfant ou le contraire. Si le facteur affectif est incontournable dans l’établissement d’une relation de qualité, il ne doit pas constituer le point de départ du travail engagé. Il ne s’agit ni d’une amitié ni d’une filiation plus ou moins artificielle, mais un rapport professionnel pour lequel l’adulte reçoit un salaire et a des comptes à rendre.

Et c’est là l’un des repères importants : celui de la médiation exercée par l’équipe à laquelle appartient le référent. Cela peut prendre bien des formes : examen collectif régulier de la situation de chaque usager, synthèse avec tous les intervenants, rencontre avec les parents, analyse de la pratique du professionnel, groupe de parole, supervision… À tout moment, le référent se doit de pouvoir expliquer à ses mandants son action, ses choix, ses orientations. S’il a exercé son rôle avec plus ou moins d’autonomie, c’est toujours par rapport au projet éducatif individuel initial qui a été décidé par l’équipe en collaboration, dans la mesure du possible, avec la famille et l’intéressé lui-même.

Troisième balise non moins importante que les précédentes : le professionnel doit bien entendu être conscient de ce dont il est porteur. Il y a un vécu, une histoire personnelle et des valeurs tant du côté du référent que de l’usager. Le désir que le premier exprime pour le second ne doit pas supplanter le désir de ce dernier. Les notions de transfert et de contre-transfert spécifiques à la psychanalyse pourraient être utilisées ici pour désigner ce qui relève de l’inconscient dans ce qui se joue entre les uns et les autres. Qu’est-ce que le professionnel va projeter de sa propre enfance et de ses relations familiales sur celui qu’il cherche à aider ? Et à quoi l’usager va-t-il identifier celui qui lui propose soutien et écoute ?

Chercher à définir le référent ne peut se limiter à parler de la personne qui « donne un sens à la multiplicité des interventions » ou encore d’un opérateur « autour de qui la dynamique des échanges s’ordonne ». On est obligé de s’interroger sur l’aspect suivant : « personne significative jouant un rôle actif dans l’équilibre affectif, émotif et psychique de l’usager ».

De la théorie à la pratique

S’il n’est pas forcément facile de trouver un terrain d’entente sur une définition commune, c’est encore plus compliqué d’en unifier l’exercice pratique. Justement peut-être parce que la référence s’appuie sur l’affectivité et la relation interindividuelle, elle se décline sur un mode très personnel. Chacun a sa propre façon de l’assumer non seulement en fonction de sa propre personnalité mais aussi en fonction de la personnalité de chacun des usagers qu’il prend en charge.

En outre, entre en ligne de compte d’une manière importante, le cadre de travail. Que l’on exerce en internat ou en milieu ouvert, que l’on agisse sur les moments de vie plus collectifs ou plus intimes de l’usager, que l’on vive au quotidien avec lui ou qu’on le rencontre à un rythme moins fréquent, qu’on ait cinq jeunes en référence ou trente… sont des conditions qui jouent dans la façon dont le référent assure son travail.

L’ensemble de ces facteurs ne rend-il pas illusoire toute volonté de faire de la référence une pratique codifiée et répertoriée ? Elle restera pendant longtemps encore sujet d’échanges, de désaccords, voire de polémiques entre professionnels de services différents, mais aussi au sein des mêmes services.

Un ou plusieurs référents ?

La multiplication des intervenants auprès des usagers fait que l’on peut en arriver à la situation où l’on ne sait plus, d’un côté, qui fait quoi et de l’autre, qui est l’interlocuteur. Il est apparu donc à la plupart des professionnels, la nécessité qu’un ou plusieurs personnages coordonne l’action commune. S’il n’y en a qu’un seul, n’y a-t-il pas un risque d’appropriation ou d’absence ? S’il y en a plusieurs, n’est-ce pas retomber dans l’éparpillement que l’on voulait éviter ?

- Pour Yann Bocala, éducateur à l’Aide sociale à l’enfance, l’engagement est individuel et important : « A l’ASE, le cadre de notre travail est fixé soit par une décision de justice, soit par un contrat signé entre les parents et l’Inspecteur à l’enfance. C’est sur cette base que je suis désigné par mon service comme référent d’une situation. Dès cet instant, je rentre dans la vie d’un jeune et de sa famille. Je vais m’intéresser à tout ce qui le concerne : sa scolarité, ses relations familiales, sa santé, ses loisirs, son équilibre, ses difficultés, etc.

Le degré et l’intensité de mon implication vont dépendre de l’évaluation que je fais d’où en sont à la fois le gamin et sa famille. Cela peut aller du simple soutien au rôle parental à un véritable relais face à des parents qui n’assurent pas. Dans certaines situations, on est vraiment les cales qui permettent à l’ensemble de ne pas aller de guingois : on est là pour un bout de temps. Dans d’autres, on donne juste un coup de main limité dans le temps. On recadre, on repositionne et au bout de quelques mois ça roule. C’est vrai qu’il y a des fois où on fait un peu partie de la famille. On pourrait presque nous installer un lit de camp !

Du fait même de cette proximité, les relations peuvent devenir très fortes. Dès le début, je m’engage auprès du jeune, à garder ce qu’il m’a dit sans aller le répéter. Autant dire que j’en apprends des vertes et des pas mûres. Il n’y a pas complicité dans la mesure où je ne cautionne jamais. Je dis toujours ce que j’en pense. Je marque ma solidarité avec les parents, les collègues d’internat ou les profs. Mais je n’irai jamais leur raconter ce que le jeune m’a dit. Je perdrais la confiance du môme. Je préfère travailler avec lui sur ses transgressions, ses dérapages pour l’aider. Seule exception : quand le jeune est en danger. Mais même là, j’essaie toujours de négocier avec lui ce que je vais dire pour essayer de le convaincre. La confiance est la base de notre relation.

Lors du premier entretien, je dis toujours au jeune que je ne lui demande pas de me faire confiance rien qu’à ma tête. C’est à moi de faire mes preuves et de lui prouver qu’il peut me considérer comme quelqu’un à qui l’on peut faire crédit. Avec certains, ça va très vite. Avec d’autres, c’est plus long. Tout dépend des expériences antérieures qu’ils ont eues avec les adultes… s’ils se sont fait blouser ou non par eux.

C’est un jeu qui peut être dangereux si on ne prend pas de précautions. Pas tant pour nous que pour le gamin qui peut investir en nous autre chose que ce qu’on est. C’est à nous d’être vigilants. Agir en professionnel par rapport à la référence, c’est à mon avis faire avec tout cela : trouver un juste équilibre entre la trop grande proximité et une attitude trop distante. »

- Pour Adrien Julian, directeur d’un institut de rééducation, dans son équipe, le référent ne fonctionne pas avec ce niveau d’implication personnelle : « Il y a un peu plus de vingt ans, nous pensions que désigner quelqu’un de précis auprès de l’enfant, ce serait courir le risque d’une appropriation abusive. Rapidement, nous nous sommes aperçus que plusieurs personnes avaient fait la même démarche qui avait été décidée en réunion. Ou plus grave, que personne ne l’avait faite pensant chacun qu’un autre s’en chargerait.
D’autre part, nous nous rendions compte que nous nous occupions beaucoup de certains enfants et très peu d’autres.

Naturellement, la Direction reste le référent officiel et l’on peut penser que cela est suffisant. Mais ce n’est pas le cas. Il faut, pour les usagers, qu’un interlocuteur privilégié soit désigné dans l’équipe. Ce doit être obligatoirement un éducateur, car c’est le personnage central dans le processus éducatif, tous les autres ne font que lui prêter leur concours. Doit-il être celui avec lequel l’enfant a la meilleure relation ? Ce n’est pas certain. En tout cas, nous avons tendance à considérer plutôt une trop forte relation comme rédhibitoire.

Pour cela, nous préférons la notion de suivi à celle de référence. La personne désignée suit l’enfant beaucoup plus qu’elle ne l’accompagne. Tout le monde, dans l’institution, accompagne l’enfant à un moment ou à un autre. Mais qui coordonne ? Qui se préoccupe par exemple, des vacances qui arrivent, de l’orientation qui approche ? Qui surveille le dossier, qui y consigne les décisions, les stratégies, veille à leur accomplissement, les rappelle aux différents intervenants ? Eh bien, c’est cette personne chargée du suivi !

« J’ai un exemple très précis qui illustrera peut-être cette notion de suivi. A la sortie des synthèses, des enfants papillonnaient d’un adulte à l’autre : « Alors qu’est-ce qu’on a dit sur moi ? » Les adultes ou bien donnaient chacun leur version à chaud, ou bien se renvoyaient l’enfant. Il y a aussi les enfants qui ne demandent rien et dont personne ne se souciait. Aujourd’hui, c’est le professionnel qui a le suivi, qui fait ou doit faire cette première information. Ceci n’empêche pas après l’enfant d’aller voir ou d’être appelé par d’autres personnes. Mais seulement après avoir vu son suivi.

« Pour pallier l’absence éventuelle de ce dernier et pour éviter le risque d’un travail en solitaire, nous avons institué le double suivi. L’enfant connaît une deuxième personne qui est en capacité de prendre la relève de l’éducateur qui a son suivi, en cas de pépin. C’est à la fois le minimum de personnes que l’on peut désigner comme référents, et le maximum. Au-delà, on retombe dans le problème que l’on voulait éviter : que tout le monde s’occupe de tout et de rien. »

- Pour Alain Braconnier, psychiatre et psychanalyste : « Plus un adolescent ou un enfant est en difficulté, moins le référent peut agir seul. Néanmoins, lorsque l’adolescent est dans un contexte social et familial de type classique et présente un simple tableau dépressif, il n’y a alors pas besoin de trois ou quatre référents ; par contre, lorsqu’il existe un polyhandicap (trouble du comportement, difficultés d’insertion scolaire ou professionnelle, souffrance affective profonde…), il est important alors que ce profil de jeunes puisse bénéficier de plusieurs référents. Tout le problème étant que ceux-ci travaillent du mieux possible ensemble, et surtout dans le même sens.

Or, à quoi assiste-t-on souvent au niveau institutionnel ? Un éducateur peut juger opportun que le jeune dont il est référent ait besoin d’une aide psychologique, mais le thérapeute peut avoir le sentiment qu’il va renforcer les bénéfices que ce jeune tire de se présenter comme quelqu’un qui a des difficultés, en utilisant son trouble au niveau psychologique et médical, pour ne pas affronter les rendez-vous avec la PAIO, les stages, etc. et en affirmant : « Je suis suivi par un psy, et je ne peux faire aucune démarche concrète… ». C’est pour cela que l’interaction référentielle est indispensable. Il s’agit donc de sortir des « objectifs différents » qui sont souvent stigmatisés ou induits par le jeune lui-même.

Il y a eu toute une époque institutionnelle où les intervenants éducatifs, thérapeutiques et sociaux étaient trop peu attentifs à ces bénéfices secondaires que le jeune tirait des situations. Il me paraît indispensable qu’aujourd’hui plus aucun référent ne travaille « sur le sujet et chacun dans son champ »… car l’écoute du champ de l’autre est importante pour le sujet lui-même. On se rend d’ailleurs bien compte, au sein des institutions, que parler à plusieurs d’un même sujet, amène une meilleure connaissance des multiples facettes de la réalité d’un jeune. Un seul référent renforce le clivage, et ces différents « côtés » peuvent d’autant se déstructurer par leur manque d’unité.

Et cette pluralité des référents est d’autant plus valable lorsque l’enfant est « morcelé », car il ne va montrer qu’une facette à chacun des référents, mais si ceux-ci se rencontrent, se parlent, et travaillent sur le morcellement lui-même, ils obtiendront l’homogénéisation, et l’unité de ce « moi » du jeune, que lui-même a souvent du mal à trouver.

En conséquence, plus un adolescent est morcelé, déstructuré, moins il faut tomber dans le mythe qu’un seul référent va être magique. N’oublions pas qui plus est, que cet éducateur « privilégié » par le jeune, part chez lui le soir ou le week-end, alors que le jeune, lui, reste, si bien que lorsqu’il n’existe pas un lien entre les différentes personnes qui s’occupent du jeune, celui-ci va d’abord en profiter pour poser problème à partir de 19 heures et, dès lors, on ne fait que reproduire l’effort que le jeune tente et échoue (car sinon il ne serait pas en institution…) de faire en lui-même. Personne, face à des jeunes en grandes difficultés, ne peut être le seul référent, même si à tel ou tel moment, l’un d’entre eux (les référents) peut occuper une place privilégiée auprès d’un jeune.

En outre il s’établit une telle relation de dépendance que lorsque celle-ci cesse pour des raisons d’âge du jeune ou de changements professionnels de l’adulte, la rupture est telle qu’il y a souvent des décompensations de la part du jeune. Or, quelle est la situation humaine dans laquelle nous ne sommes que deux ? C’est la relation d’amour. Alors, faut-il dans les institutions, créer des situations amoureuses ? La multiplicité des référents évite ces dérives… »

- Les avis divergent quelque peu sur le concept de référent comme l’illustrent ces trois positions. Une unanimité toutefois : donner à l’usager des points de repère dans la jungle d’intervenants qui l’entoure. La solution la plus adaptée ne serait-elle pas à rechercher à partir de la spécificité de chaque équipe, qui varie en fonction des individus qui la composent et des objectifs qu’elle poursuit ?