N° 664 | du 1er mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er mai 2003

L’accompagnement des maternités adolescentes

Jacques Trémintin

Thème : Maternité

Être parent, au moment où l’on est soi même pas encore vraiment sorti de l’enfance, peut présenter d’énormes difficultés à résoudre. C’est pourquoi des établissements accueillent les très jeunes mamans et leurs bébés pour les aider à s’en sortir. C’est le cas du centre éducatif d’Anjorrant à Nantes.

Comme beaucoup d’institutions, le centre éducatif d’Anjorrant [1] fut, à l’origine, une œuvre caritative d’origine confessionnelle : les ci-devant Sœurs de l’ordre du Christ rédempteur (ouf) ouvrirent, en 1870, un internat destiné à recevoir des orphelines. L’établissement fut tenu par la congrégation jusqu’à il n’y a pas si longtemps.

En effet, ce n’est que dans les années 1970, que le personnel se laïcisa. En 1982, le conseil général rachète les bâtiments situés dans les quartiers est de la ville de Nantes, et devient dès lors à la fois bailleur et financeur de l’association gestionnaire. Cette structure d’accueil est ce qu’on appelle un centre maternel qui accueille les mères et leurs enfants confrontés à des situations difficiles. Mais sa spécificité est de prendre en charge les mères adolescentes.

La moyenne d’âge à l’admission est de 16 ans. Mais, il arrive parfois que la grossesse survienne encore plus tôt. La plus jeune des pensionnaires avait, à son arrivée, 13 ans. La maternité est à ce moment de l’existence, rarement un choix. Elle peut être issue d’un désir précoce d’enfant ou de la transgression d’interdits. Mais elle est le plus souvent le produit d’une sexualité ou d’une contraception conflictuelles.

L’apprentissage du rôle de mère vient alors se télescoper avec celui d’adolescente, de collégienne ou de lycéenne. Pour accompagner ces jeunes mineures dans les meilleures conditions, il faut entendre ces désirs contradictoires et paradoxaux et aboutir à un compromis de vie qui permette à la mère de ne pas être trop frustrée d’une jeunesse qu’elle ne pourra pas vivre comme elle l’aurait peut-être souhaité et à l’enfant de trouver l’amour dont il a besoin pour grandir.

Pour atteindre de tels objectifs, l’équipe éducative d’Anjorrant ne s’appuie pas sur un quelconque instinct maternel auquel elle ne croit guère (lire le point de vue de Nicole Faivre, la directrice du centre…). Au contraire, tout est mis en œuvre pour créer parfois, favoriser toujours, le lien entre la maman et son enfant. On n’attend pas de la relation qu’elle s’établisse spontanément, on fait en sorte de la construire, de lui donner un sens.

Cela passe par une action qui porte sur tous les moments du quotidien : comment préparer le biberon, comment donner le bain, comment respecter le sommeil de l’enfant, comment repérer ses besoins et y répondre au mieux. Elle n’a pas toujours conscience du décalage entre ses propres besoins et ceux de son bébé : ainsi quand la jeune mère rentre tard le soir, elle peut avoir le désir intense de prendre son enfant avec elle, au risque de le réveiller. C’est cette articulation qu’il faut justement faire émerger.

L’agrément d’accueil du centre éducatif Anjorrant porte sur 33 mères et 27 enfants (l’admission se faisant souvent pendant la grossesse). Plusieurs modalités d’hébergement sont prévues. Dans un premier temps, la jeune mère se voit proposer un logement dans un internat de type communautaire assez classique (six chambres individuelles, une cuisine commune et un lieu de convivialité chaleureux). Puis, en fonction des aptitudes qu’elle montre, elle sera orientée vers l’un des quatorze logements de type 1 qui ont été aménagés au sein même de l’établissement. Ces appartements permettent une forte intimité tout en mettant à disposition des espaces collectifs.

Ultime étape dans le séjour au centre éducatif d’Anjorrant, l’un des quinze appartements du service autonomie sociale qui sont loués en ville. Le cheminement de la jeune fille doit lui permettre de prendre de plus en plus d’autonomie, jusqu’au départ dans un logement qui lui est propre.

Équipement important mis à disposition des mères et de leur enfant et qui leur procure un certain confort : une crèche spécialisée fonctionnant nuit et jour, sept jours sur sept. Ce lieu offre une prise en charge personnalisée et sécurisante à l’enfant. Mais, c’est aussi un espace de parentalité qui favorise et soutient des relations quotidiennes avec la maman. Ce service permet aussi aux jeunes filles de souffler et de continuer, parallèlement à leur fonction maternelle, à avoir une activité d’adolescente et de jeunes scolarisées.

L’établissement veillant tout particulièrement à donner à la jeune mère tous les moyens de son autonomie, cela passe aussi par sa formation scolaire et professionnelle qui fait l’objet d’un suivi attentif. Trois éducateurs scolaires salariés par le centre permettent d’assurer une remise à niveau quand la déscolarisation passée rend difficile un retour rapide au sein de l’éducation nationale. Une orientation vers un stage peut se faire alors en collaboration avec la mission locale.

La place du père, quand celui-ci se manifeste, est, elle aussi, prise en compte. Dès l’admission, un contrat est passé avec lui, qui définit les modalités de sa présence. Il peut ainsi se trouver aux côtés de la mère et de l’enfant, dans sa chambre ou son studio (mais il n’est pas autorisé à vivre avec elle). Il peut aussi rendre visite à son enfant lors des séjours au sein de la crèche. Il peut enfin les recevoir (en accord avec le juge des enfants) à son domicile ou celui de ses parents. La relation entre les parents n’est pas toujours simple. Les jeunes pères sont le plus souvent dans les mêmes difficultés que les mères. Les conflits au sein du couple ne sont pas rares. Ils peuvent aboutir à des ruptures.

L’équipe tente alors de bien dissocier ce qui relève de la parentalité et ce qui correspond plus aux rapports au sein du couple. Ce qui se joue alors entre homme et femme est tout à fait légitime, mais ne doit pas être confondu avec les fonctions de père et de mère. Il faut alors être vigilant aux tentatives qui ne sont pas rares de la part des pères de tenter, au travers des visites à leur enfant, de rétablir une relation avec leur ancienne compagne.

Les familles et belles-familles sont aussi reçues : elles ont une place dans l’histoire de l’enfant et, à ce titre, doivent pouvoir venir le rencontrer. Il est arrivé que l’établissement héberge certaines d’entre elles, particulièrement modestes, qui venaient de loin. Mais cela n’est pas systématique, la famille étant incitée à se mobiliser pour trouver ses propres moyens de logement.

Les situations de jeunes filles qui se trouvent enceintes après avoir subi des violences sexuelles ne sont pas rares. Il est fréquent que ces circonstances soient révélées, après leur arrivée, quand elles se sentent en sécurité. Ces événements font partie de leur histoire, et sont pris en compte dans l’accompagnement qui leur est proposé.

La durée du séjour peut aller de moins d’un mois à quatre ans. Un accueil qui ne va pas au-delà de quelques semaines signe un mauvais diagnostic initial et une orientation mal évaluée. La prolongation de l’accueil peut, quant à elle, correspondre à de multiples circonstances : mère adolescente arrivée très jeune, fragilité nécessitant une prise en charge prolongée, accompagnement vers une formation professionnelle longue. Mais, c’est aussi la possibilité donnée de vivre dans des appartements autonomes qui a notablement rallongé les délais.

Tous les moyens sont mis en œuvre pour permettre à la jeune mère de se passer à terme des services d’Anjorrant. Cela se concrétise au moment de l’accès à la majorité. Une prise en charge au-delà de cette échéance est toujours possible grâce à un contrat jeune majeur établi avec les services du conseil général. Mais, un terme peut aussi être mis à l’accueil, à l’occasion des 18 ans.

Le départ n’est toutefois pas acquis à n’importe quelle condition. Ces jeunes femmes seraient seules, aucune modalité ne pourrait leur être imposée. Ayant la charge d’un enfant, un certain nombre d’exigences leur est faite. Elles doivent tout d’abord disposer d’un hébergement. L’établissement les accompagne dans les démarches pour obtenir un logement. À défaut, elles doivent être en mesure de fournir l’adresse où elles vont aller habiter. Il leur faut ensuite disposer de ressources suffisantes : que ce soit un salaire, une indemnité de formation, l’allocation de parent isolé, le RMI, elles doivent pouvoir justifier des moyens avec lesquels elles vivront et surtout feront vivre leur enfant.

Ces mères adolescentes sont dotées, a priori, des mêmes compétences et incompétences potentielles que toutes les autres mères, à la simple différence, finalement, qu’elles sont, elles, placées sous le regard vigilant de professionnels. Il arrive, là comme ailleurs, que le constat s’impose : la jeune fille n’est pas prête à l’investissement que représente la maternité. Il y a alors, si tel est son souhait, préparation d’un accouchement sous secret et accompagnement à une remise de l’enfant en vue d’adoption (cela arrive deux à trois fois par an).

Bien sûr, on retrouve parfois des perturbations psychologiques liées à une histoire difficile et un lien humain distendu. Le travail engagé avec elle fait une large place à une renarcissisation, préalable souvent nécessaire à une ouverture progressive à l’autre. Mais, les souffrances qu’elles ont le plus souvent vécues ne leur permettent pas toujours de dépasser leurs blocages. Le patient travail d’apprivoisement réciproque entre la mère et l’enfant ne porte pas nécessairement les fruits escomptés. Le sentiment à l’égard de l’enfant n’est pas forcément en cause. Il se peut que la jeune maman ne réussisse pas, malgré tous ses efforts et l’aide qui lui est apportée, à donner au bébé ce qui lui est nécessaire. Cela pourrait, y compris, aller jusqu’à la mise en danger de l’enfant.

La séparation est alors organisée. Il y a alors orientation vers un placement de l’enfant en famille d’accueil. L’attention et l’écoute apportées aux jeunes mères sont là justement pour éviter de telles extrémités. Il est arrivé, toutefois, qu’une jeune femme refuse, lorsqu’arrivent ses 18 ans tout ce qui lui était proposé, ayant comme seul projet d’avenir, d’aller vivre dans un squat. Un signalement au procureur amènera au placement de son enfant au foyer départemental de l’enfance et ensuite en famille d’accueil.

Souvenir terrible, lié à un fort sentiment d’échec. Mais, l’équipe ne peut à aucun moment hypothéquer la sécurité et l’avenir d’un enfant à l’instabilité de sa mère. Si celle-ci ne présente pas les garanties de vie décente, le retrait judiciaire peut alors intervenir. S’il n’est pas question d’opposer l’intérêt de la mère à celui de son enfant, mais au contraire de tout faire pour les concilier, c’est toujours ce dernier qui primera en cas de danger constitué : le devoir de protection s’imposant alors.

Heureusement, de telles circonstances restent tout à fait exceptionnelles. Sur les 190 mères adolescentes accueillies entre 1995 et 2001, 124 (soit plus de 65 % d’entre elles) ont repris une vie normale, à l’issue de leur prise en charge, sans qu’un suivi éducatif n’ait été nécessaire les concernant. En comparaison de leur arrivée, ordonnée dans plus de 77 % des cas par les juges des enfants, on peut très raisonnablement évaluer une progression nette dans la résolution de leurs difficultés et un accès rassurant à l’autonomie de vie. Ces bons résultats signent une rencontre réussie entre un dispositif d’accueil souple et adapté, des équipes compétentes et la capacité des jeunes femmes qui sont admises au centre éducatif d’Anjorrant, à surmonter leurs difficultés.


[1Centre éducatif d’Anjorrant - 80 rue Général Buat - 44000 Nantes. Tél. 02 40 14 51 30


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