N° 621 | du 16 mai 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 mai 2002 | Jacques Trémintin

Il y a mieux qu’incarcérer les mineurs délinquants

La preuve, au Centre éducatif renforcé de Rouen

Thème : Délinquance

La prise en charge des jeunes récidivistes défie le monde adulte. On parle de plus de les placer dans des centres fermés. Pourtant, dans ce Centre éducatif renforcé des éducateurs démontrent chaque jour qu’il est possible de répondre autrement

Dans notre numéro 616 du 4 avril 2002 (lire…) nous avions rendu compte des dérives de Cheval pour tous et du procès de son directeur, François Supéri, condamné — rappelons le — à douze années de réclusion criminelle pour les viols de plusieurs adolescents qu’il avait en charge.

Le Figaro se gaussait, le 21 mars dernier, des dysfonctionnements de la PJJ. S’appuyant sur un prérapport confidentiel de la Cour des comptes, étaient dénoncés pêle-mêle : le syndicat majoritaire SNPES (traité de « trotskiste », sic), la difficulté de contenance des jeunes accueillis (absentéisme ou fugues fréquentes), la complexité de faire face à la violence pour des personnels jeunes (les moins expérimentés étant placés dans les postes les plus durs) et très féminisés (70 % en Ile-de-France).

La prise en charge des plus déjantés des jeunes délinquants serait-elle à ce point une « mission impossible » qu’on ne pourrait la confier qu’à des aventuriers plus ou moins louches ? Les professionnels de l’éducation spécialisée sont-ils à ce point décalés face à ce public particulièrement éprouvant psychiquement qu’ils seraient incapables de proposer des réponses ? La question qui se pose avec force est bien de savoir comment mener à bien cette tâche, en évitant à la fois de tomber dans la violence institutionnelle et à la fois d’être confronté à l’éclatement d’une équipe épuisée et à la fermeture rapide de l’établissement.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, des expériences qui fonctionnent, ça existe. Des structures qui accueillent des adolescents en grande difficulté, en offrant un cadre structurant, en imposant des limites sans concession, sans pour autant utiliser la violence physique, ça marche. Et c’est notamment le cas d’un centre qui fonctionne avec succès depuis bientôt six années, aux portes de Rouen, en Seine Maritime [1] .

Quand, en janvier 1996, Jacques Toubon, alors Garde des Sceaux, décide l’ouverture des Unités éducatives à encadrement renforcé (UEER) sur tout le territoire national, c’est à la protection judiciaire de la jeunesse que la commande est passée. Chaque direction régionale de cette administration se trouve devant l’injonction d’avoir à créer de telles structures. Comme c’est un peu trop souvent l’habitude, les politiques réclament une visibilité de leurs décisions qui soit, sinon immédiate, du moins qui puisse démontrer le plus rapidement possible l’efficacité de leur gestion.

Le directeur de la région normande n’échappe pas à cette pression. Il lance donc un appel pour la création d’un UEER en Seine Maritime. Il se heurte à la méfiance des syndicats de la PJJ qui s’étonnent de la précipitation de ces mesures spectacle et craignent de voir là l’amorce d’une orientation vers la création de centres fermés. Le projet qui est proposé décuple encore cette hostilité latente : le bâtiment qui est destiné à recevoir la nouvelle structure est alors déjà occupé par un atelier-brocante (deux éducateurs y reçoivent des jeunes en grande difficulté et réparent avec eux des vieux meubles) et par un appartement de fonction. Qu’à cela ne tienne : les lieux seront vidés de leurs occupants pour être rendus disponibles.

L’UEER ouvrira parrainé par un mouvement de protestation des personnels, l’entrée de la nouvelle équipe dans les lieux se faisant sous les huées d’une manifestation vindicative : bonjour l’ambiance ! Mais, n’allons pas trop vite : pour l’heure, seul un éducateur technique de la PJJ a répondu positivement à l’appel d’offres. C’est donc vers les professionnels du conseil général et plus particulièrement du foyer départemental de l’enfance que le directeur régional se tourne. C’est ainsi que l’équipe sera enfin constituée : elle va trouver son pivot, sa cheville ouvrière, dans un couple formé par un chef de service éducatif et sa femme qui fait office de maîtresse de maison, de femme d’entretien et de secrétaire. Six personnes en tout vont démarrer l’aventure.

La première session ouvre le 16 septembre 1996. Elle durera douze semaines. Le choix est fait de travailler tout d’abord avec un lieu de vie proche qui se consacre aux soins apportés aux animaux blessés des cirques, des ménageries ou des zoos. L’approche des métiers du cirque vient compléter la démarche initiale (jonglage, acrobatie…). Les cinq jeunes, qui sont les premiers à fréquenter la nouvelle structure, ont tous commis des viols. Les conditions de constitution de l’UEER, l’hostilité ambiante, l’isolement de la structure, la problématique des jeunes concentrée en un même lieu : tout pouvait prédisposer à un échec de la tentative. Et pourtant, ça passe. La dynamique éducative engagée y est sans doute pour beaucoup. Mais, en tout cas, l’équipe tient bon.

Les sessions se succèdent. Élizabeth Guigou remplace Jacques Toubon, au ministère de la Justice. Les UEER deviennent Centres éducatifs renforcés (CER). Celui de Rouen se spécialise dans l’accueil des jeunes sortant de prison. Il choisit d’alterner les chantiers extérieurs de débroussaillage (une convention est passée avec l’association des sentiers de grande randonnée) et la remise à niveau scolaire confiée à un agent de justice (emploi-jeune) en partenariat avec les musées départementaux. Le travail de reconstruction psychique qui est entrepris ici passe aussi par la régularité d’une vie qui amène le jeune à se lever le matin ou à prendre un repas en commun, là où, auparavant, il vivait en faisant ce qu’il voulait, quand il le voulait.

L’année 1999 est un moment charnière dans la vie du CER. Et c’est d’abord du fait du renouvellement d’une bonne partie de l’équipe. Un nouveau directeur PJJ, Gilles Grancher, est nommé qui entend bien jouer son rôle, mais aussi quatre des six encadrants sont remplacés. Reste le couple pivot qui va assurer la continuité avec ce qui avait été, jusqu’alors, mis en œuvre. Parmi les nouveaux arrivants, la première éducatrice de la PJJ en provenance d’un service milieu ouvert (ce qui n’est pas très courant, le mouvement allant traditionnellement plutôt de l’internat vers les services fonctionnant de jour).

Mais 1999, c’est aussi l’année des grandes catastrophes : celle de l’Erika qui pollue une partie des côtes atlantiques et celle d’une tempête mémorable qui traverse le pays en ravageant des régions entières. L’équipe n’hésite pas un instant : forte de l’expérience acquise dans les travaux de débroussaillage, elle propose aux régions concernées de se mettre à leur disposition. Pour le nettoyage des plages, la solution bénévole a très vite été écartée : la réponse des municipalités bretonnes contactées est négative. Du côté de la Dordogne, le directeur de la chambre d’agriculture accepte les seize bras qui sont mis à sa disposition (cinq adolescents et trois adultes) contre un hébergement (qui se fera en gîte rural).

Deux sessions de quinze jours sont ainsi organisées. Chaque jour, le groupe se déplace chez un agriculteur. Une fois, c’est pour trier les briques d’un mur effondré, une autre fois pour remonter un séchoir à tabac… Ces travaux sont l’occasion, pour ces jeunes, de prendre très vite conscience de leur valeur : ils ne demandent pas une haute technicité mais produisent des résultats rapidement visibles.

Et puis, quand on est un gamin de banlieue qui a commis parfois de graves délits, il n’est pas anodin d’être reçu à la table d’un agriculteur pour manger la soupe après une matinée passée à fournir un travail parfois éreintant ! Cette mise au service de la collectivité est un support largement utilisé par l’équipe, comme cet aménagement du chemin qui mène au cimetière de la petite commune qui accueille le CER. Il n’est là non plus pas anodin que les personnes âgées qui se rendent sur la tombe de leurs proches croisent de jeunes délinquants occupés à rendre leur accès plus aisé ! Tous ces travaux se font gratuitement. Le CER ne reçoit aucune contrepartie financière.

Les municipalités qui ont signé une convention de collaboration s’engagent simplement à recevoir le groupe en fin de session pour remettre à chaque jeune un diplôme ou une attestation frappée de la cocarde tricolore « pour services rendus à la collectivité ». Combien de pétitions ont surgi dans les régions de France où était prévue l’installation d’un établissement pour toxicomanes, pour SDF ou pour jeunes délinquants ? La maire de Saint Léger du Bourg Denis n’hésite pas, elle, à affirmer que le CER est un plus pour sa commune. Le travail de resocialisation, déjà bien entamé, au travers de telles actions est complété par un stage de secourisme (permettant de passer l’attestation nationale de premier secours) encadré par des pompiers en uniformes (ceux que certains jeunes auraient pu caillasser, peu de temps auparavant).

Un certain nombre de principes président au fonctionnement de ce CER. Ils jouent un rôle sans doute important dans le succès de l’action engagée et surtout dans sa pérennisation. L’objectif recherché n’est pas tant l’éloignement géographique du jeune que la rupture dans sa tête avec des comportements délinquants. Parmi les moyens utilisés pour y arriver ont trouve ces chantiers volontairement organisés sur de courtes périodes : il ne s’agit pas de s’installer dans une routine, mais de créer une rupture permanente. Autre support essentiel : la philosophie de l’équipe.

L’un des premiers axes est la pédagogie de l’exemple : tout ce que l’on exige des jeunes, on l’exige de soi-même. Ce qui régit le CER, ce n’est pas un règlement intérieur — plus perçu ici comme un mode de fonctionnement qui serait imposé aux jeunes par les adultes —, mais bien des règles de vie commune. Cela concerne par exemple les adultes fumeurs qui se plient aux mêmes règles que les jeunes quand l’interdiction a été posée de fumer dans les bâtiments (les uns et les autres sortent alors, même par moins treize degrés). Cela concerne aussi le psychologue qui participe au débroussaillage avant de recevoir les jeunes. Cela concerne encore les règles de politesse qui sont réciproques : on se salue le matin en se rencontrant et le soir en se quittant. Et cela est aussi valable pour le directeur qui trouva un gamin mécontent devant la porte de sa voiture un jour où il était particulièrement pressé : il avait juste oublié de dire au revoir !

La seconde dominante, c’est la relation basée sur le « vivre avec ». S’il s’agit bien de partager tous les moments de la journée avec les jeunes, ce qui est privilégié c’est à la fois la continuité de la présence des adultes (la répartition de l’emploi du temps favorise plus la présence auprès du groupe que le confort des personnels) et la place massive et assidue qu’ils occupent (dès que l’éducateur sent que la pression monte et que le jeune est prêt au passage à l’acte, il est disponible pour l’aider à passer ce cap difficile).

Troisième ressort de cette prise en charge intensive, c’est l’engagement professionnel fort qui est demandé aux adultes. Sur le temps de la session, il est beaucoup exigé d’eux. Gilles Grancher affirmera qu’ils sont « taillables et corvéables à merci : ce sont bien les jeunes qui passent avant tout, et non les conditions de travail ». Cet investissement est demandé sur 34 semaines (27 semaines de fonctionnement, 6 semaines de préparation et 1 semaine de formation), la règle voulant que les 18 semaines restantes soient une période de récupération pendant laquelle aucun membre du personnel ne doit être sollicité.

Ce mode de fonctionnement a été conçu avec l’accord de tous. C’est un choix délibéré de renoncer à certains avantages pour ne se consacrer qu’à la prise en charge des jeunes. Cette démarche est d’autant plus facile que le recrutement de l’équipe se fait sur la base du volontariat. D’où une atmosphère basée sur une solidarité et une confiance réciproque.

Certains indices viennent confirmer objectivement cette réalité. C’est d’abord la stabilité des personnels (deux contractuels viennent de mettre un terme à leur contrat, mais c’est pour entrer en formation après avoir réussi leur concours d’entrée à la PJJ). C’est aussi le faible taux d’arrêt de travail (deux journées depuis 1996). C’est encore l’émergence de « vocations » étonnantes pour des postes aux conditions aussi dures : une deuxième éducatrice de la PJJ, elle aussi issue d’un service de milieu ouvert, est venue récemment renforcer l’équipe en place. Cet engagement se ressent dans l’approche des gamins qui reconnaissent très vite qui ils ont en face d’eux. Si cette condition n’est pas suffisante (combien d’éducateurs animés de leur seule bonne volonté se sont cassés les dents…), elle semble néanmoins nécessaire.

Et puis, tout au long des sessions, l’équipe a appris à apporter beaucoup de soins à la constitution du groupe de jeunes. Leurs problématiques doivent s’articuler d’une façon qui respecte l’équilibre de chacun (ne pas mettre ensemble, par exemple un jeune plus fragile avec d’autres accusés d’agression sexuelle). Lorsqu’une candidature est présentée, un dossier est demandé. Ensuite, c’est un membre de l’équipe qui se déplace pour aller rencontrer le jeune là où il se trouve (très souvent en maison d’arrêt). Le message qui est adressé est clair : le jeune est suffisamment important pour qu’un adulte se déplace et fasse parfois plusieurs centaines de kilomètres, à plusieurs reprises, pour venir le rencontrer. Toute une démarche éducative est ainsi élaborée qui pose des exigences qui sont présentées d’emblée. En venant dans ce centre, le jeune ne peut ignorer ce qui va l’attendre.

Le CER de Rouen vient en mars 2002, de boucler sa dix-septième session. Avec un taux de remplissage moyen de 91 %, les résultats obtenus sont quand même intéressants. Pour autant, tout ne s’est pas forcément déroulé d’une façon idéale. Il est arrivé que l’équipe demande au magistrat une main levée, quand un jeune ne pouvait vraiment trouver sa place au sein du CER. Ainsi, ce jeune Africain réfugié en France après avoir été recruté et entraîné très jeune dans les milices de son pays. Les adultes et les autres jeunes du centre se sont sentis vraiment en danger face à ses réactions toujours imprévisibles.

Sur les 110 jeunes accueillis depuis six ans et demi, « 1/3 n’a pas donné de ses nouvelles, 1/3 a replongé très rapidement et 1/3 ne s’est pas fait reprendre » explique Gilles Grancher. Face aux chiffres du ministère (40 % seulement de récidive), il reste prudent : l’absence de mauvaise nouvelle n’est pas le signe que le jeune ne commet pas des délits. Et d’évoquer cet adolescent qui avait eu autant de mal à intégrer le CER qu’à en repartir. Une fois rentré chez lui, il téléphona chaque jour, pendant trois semaines durant, pour expliquer qu’il réussissait à tenir. Un jour, il cessa d’appeler. L’équipe apprendra plus tard que c’était parce qu’il avait été réincarcéré.

Se pose bien là le problème crucial de tous les CER : l’organisation de l’après. Si les jeunes pris en charge d’une façon intensive et continuelle se retrouvent du jour au lendemain dans des conditions traditionnelles, la décompensation est un risque permanent, le passage à l’acte une tentation très rapide, le renouvellement des délits une menace pesante. Tout le travail réalisé pendant le séjour dans la structure peut alors être remis en cause.

Les CER constituent-ils la solution à la délinquance ? C’en est au moins une.
Fin avril 2002, on en comptait sept au sein de la PJJ et 37 dans le secteur associatif. On est loin des 150 structures souhaitées par le gouvernement début 2000… Les difficultés pour les faire fonctionner ne sont pas minces. Et la moindre n’est pas la non-conformité avec la législation du travail. Si de tels dispositifs ont quelque chance de remplir le rôle qu’on leur confie, il est difficile de faire autrement. Imagine-t-on que la continuité et l’intensité requises pour permettre la présence massive de l’adulte auprès de ces jeunes grandement déstructurés puissent se réaliser dans la logique de l’amplitude horaire (pas plus de 10 heures d’affilées et 12 heures de repos entre deux journées de travail) ? Ce qui est au contraire demandé, c’est un engagement professionnel et une capacité à s’investir sur un temps long, mais limité dans l’année. Assisterait-on à un retour du refoulé ? Ce sont là des conditions qu’ont bien connues des éducateurs.

Ces pratiques peuvent légitimement apparaître comme une régression par rapport à un passé où les intervenants ne regardaient ni le temps, ni l’énergie qu’ils dépensaient (au détriment, souvent, de leur famille et de leurs loisirs). Il s’agit plutôt de voir là une démarche de fond qui consiste à adapter l’action sociale aux besoins des populations en difficulté. Cela ne peut fonctionner qu’à deux conditions : d’abord que l’institution reconnaissent les efforts consentis (et soit prête à proposer les compensations nécessaires), ensuite que les salariés qui s’engagent dans une telle voie soient volontaires pour le faire.

Chacun a à y gagner : les usagers pour la qualité des prestations proposées, la société pour l’efficacité des actions réalisées et les professionnels pour l’intérêt qu’ils peuvent trouver dans ce travail.


[1Centre d’action éducative - 87, rue d’Elboeuf - 76100 Rouen. Tél. 02 32 18 05 60