N° 1046 | du 19 janvier 2012 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 19 janvier 2012 | Jacques Trémintin

Famille(s) sous aide contrainte

François Gouraud


éd. L’Harmattan, 2011 (266 p. ; 25,50 €) | Commander ce livre

Thème : Aemo

En 2006, on comptait dans notre pays 143 455 mesures d’aide éducative en milieu ouvert (AEMO). Cette intervention, décidée par le juge des enfants, place les familles dans une dynamique d’aide contrainte.

L’ouvrage que nous propose François Gouraud se donne pour ambition d’étudier de plus près cette action qui confronte l’éducateur à une tâche aux objectifs en apparence antinomiques : s’il s’agit bien, pour lui, d’appuyer les parents dans leur fonction parentale, il se doit tout autant de contrôler leur comportement pour vérifier si celui-ci est conforme aux intérêts de l’enfant.

Pour explorer cette mission contradictoire, l’auteur a choisi de recueillir le témoignage de chacun des quatre interlocuteurs de l’une de ces mesures : un mineur, un parent, une éducatrice et un juge des enfants. Il a décortiqué au scalpel leurs propos, en s’appuyant sur des méthodologies rigoureuses et exigeantes. Si le réflexe cartésien traditionnel pousse à résoudre le dilemme entre le soutien et la surveillance, en privilégiant l’un ou l’autre, l’hypothèse qui traverse tout le livre consiste justement à ne pas trancher et au contraire à préserver les deux, en maintenant vivant le paradoxe qui « s’exprime dans la double obligation de choisir et de ne pas choisir entre deux ou plusieurs solutions à un problème donné » (Yves Barel).

L’action induite s’alimente alors, à une stratégie paradoxale qui consiste soit à une attitude d’oscillation (se consacrant alternativement à l’une et à l’autre des possibilités), soit à un compartimentage (dissociant l’espace et le temps du traitement de chacune), soit à un compromis (conciliant les caractéristiques des différentes options).

Parmi les nombreux paradoxes au cœur de la situation d’AEMO, il y a d’abord cette posture d’un juge des enfants qui se doit de chercher l’adhésion des parents, tout en imposant la mesure judiciaire. La mère doit, de son côté, subir la stigmatisation d’un tutorat et tirer bénéfice de l’aide éducative. Le fils se trouve partagé entre deux loyautés : à l’égard à sa famille et à l’intervenant. Quant à l’éducatrice, elle doit, tour à tour, jouer sur les registres de la suggestion et de l’injonction, de la valorisation des compétences parentales et de la protection du mineur.

On est là au cœur de la fonction éducative qui doit à la fois choisir et ne pas choisir entre permettre au sujet de s’affirmer comme être singulier et le socialiser pour qu’il intègre les règles collectives de la vie en société. Et, c’est justement parce que l’on peut suspendre l’un des termes du paradoxe, sans annuler pour autant l’autre, que l’on peut laisser ouvert le conflit entre des postures contradictoires et tisser une double stratégie à même d’éviter toute interprétation univoque.


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