N° 1103 | du 25 avril 2013 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 avril 2013

Enfants placés, ils se souviennent

Mariette Kammerer

Thème : Protection de l’enfance

Que deviennent les jeunes pris en charge par la protection de l’enfance ? Quel regard portent-ils sur leur passage dans les différents services ? Comment jugent-ils leur accompagnement par les travailleurs sociaux ? À défaut d’une enquête exhaustive sur la question, deux études viennent d’être présentées : elles donnent un aperçu de la situation des personnes contactées et surtout apportent des éléments de réflexion sur le sens et les priorités du travail social.

Association Œuvre de secours aux enfants (OSE), 219 enfants placés entre 1970 et 2000 témoignent (enquête I).

L’association Œuvre de secours aux enfants (OSE) [1] a lancé en 2011 une enquête, présentée lors du centenaire de l’association le 17 janvier 2013, auprès de toutes les personnes restées plus de deux ans dans ses établissements – quatre maisons d’enfants à caractère social (MECS) et un service de placement familial – entre 1970 et 2000.

Richard Josefsberg, directeur de la maison d’enfants Elie Wiesel de Taverny, est l’initiateur de cette démarche : « Dans un contexte idéologique et financier qui tend à remettre en cause la séparation des enfants d’avec leurs parents biologiques, je souhaitais savoir ce que sont devenus les anciens, comment ils perçoivent leur placement, quel en a été l’impact sur leur parcours, dans une perspective d’évaluation des prises en charge. » À l’heure où l’évaluation est très à la mode, on peut s’étonner qu’il existe très peu d’études sur le devenir des enfants placés.

En l’absence de fonds publics pour financer ce type d’études, elles le sont le plus souvent par des fonds privés ou des associations gestionnaires d’établissements, comme l’OSE. « Notons qu’une telle démarche comprend une part de risque, qui peut faire reculer l’institution », indique Richard Josefsberg, dont l’initiative n’a pas fait d’emblée l’unanimité au sein de sa direction générale.

L’enquête réalisée par l’OSE et le Créas – centre de recherche et d’études en action sociale – est rare de par son ampleur : sur un total de 898 usagers restés plus de deux ans entre 1970 et 2000, 485 ont pu être retrouvés et contactés, dont 219 ont rempli et renvoyé le questionnaire d’enquête. Les questions portaient sur leur itinéraire depuis la sortie et sur leur vécu du placement. Les témoins ont aujourd’hui entre vingt-deux et cinquante-six ans, sont restés en moyenne cinq ans en placement et avaient en moyenne huit ans au moment de l’accueil.

Les éducateurs impliqués dans l’enquête

C’est le choix de la recherche-action qui a été fait pour cette enquête, c’est-à-dire d’une collaboration entre chercheurs et travailleurs sociaux. Un groupe de deux à six travailleurs sociaux volontaires a été constitué dans chaque établissement et formé aux méthodes d’enquête en sciences sociales. Ils ont participé à l’élaboration du questionnaire puis à la conduite des entretiens, en binôme avec un chercheur.

Leur participation était indispensable à plusieurs niveaux. D’abord pour retrouver et identifier les anciens, travail qui a pris plus d’un an via l’annuaire téléphonique, Google, les réseaux sociaux, les cercles d’amis, et les services sociaux. « Ensuite leur présence a facilité la parole des témoins pendant les entretiens, ajoute Patrick Dubéchot, sociologue-démographe, responsable du Créas, qui a dirigé la recherche, car ils avaient une légitimité, ils connaissaient la vie en établissement, alors que le même travail expérimenté avec des étudiants n’avait pas du tout fonctionné. » « Le but d’impliquer les professionnels était aussi de leur apporter un regard réflexif sur leurs pratiques, un retour sur les effets au long cours de leur travail », explique Céline Lepeletier, chargée d’étude au Créas.

Insertion sociale

L’étude apporte des éléments objectifs sur la population enquêtée, et des éléments très personnels et subjectifs, liés au vécu et aux souvenirs de chacun. C’est une population en bonne santé, plus faiblement diplômée que la moyenne (40 % ont un niveau V : CAP, BEP), mais plus souvent en emploi (90 % ont un emploi). « Cela traduit une bonne capacité à se débrouiller dans la vie, souligne Patrick Dubéchot. Bon nombre d’entre eux sont à leur compte, commerçants, artisans, professions libérales. »

Parmi les préconisations, les anciens disent qu’on aurait pu les pousser davantage dans leur scolarité. Une partie des témoins, équivalente à la moyenne nationale, vit en dessous du seuil de pauvreté. Enfin, 72 % d’entre eux disent ne pas avoir eu recours à des travailleurs sociaux depuis leur placement : « Ce point est à souligner car il va à l’encontre des idées reçues, selon lesquelles les enfants placés seraient tous abonnés à vie aux services sociaux », indique Richard Josefsberg.

Bons souvenirs et liens durables

Autre enseignement, 81 % des anciens se disent globalement satisfaits de leur vie et les deux tiers (65 %) ont de bons souvenirs de leur placement. « Ils décrivent une ambiance familiale et chaleureuse alors qu’en tant qu’éducateur débutant à l’époque, j’avais plutôt l’impression d’un climat assez violent entre enfants, observe Richard Josefsberg, mais ce n’est pas du tout ainsi qu’ils l’ont vécu. » Les bons souvenirs sont liés au terrain de sport où ils se retrouvaient, au parc où ils faisaient des cabanes, aux camps de vacances en camping. « On retrouve cela dans leurs préconisations, note Céline Lepeletier, des loisirs, des séjours, or ces moments ludiques ou extraordinaires sont de moins en moins possibles aujourd’hui pour des raisons de sécurité. »

Les souvenirs sont aussi liés au partage du quotidien, les repas, le coucher, autant de tâches qui aujourd’hui ne sont plus toujours faites par des éducateurs, mais par des aides médico-psychologiques (AMP). Les aspects négatifs, comme les conflits avec les éducateurs, sont plus présents dans les témoignages des plus jeunes. « Quand ils ont eux-mêmes des enfants, la parole de l’éducateur devient une référence, ils s’aperçoivent qu’ils l’ont intégrée », ajoute Patrick Dubéchot.

Les anciens citent des personnalités marquantes d’adultes rencontrés en placement, qui ont compté dans leur vie, les ont étayés, leur ont servi de repère par la suite. À tel point que huit personnes sur dix restent en contact, aujourd’hui encore, avec des camarades ou des adultes rencontrés en institution. « C’est la première fois qu’une étude met en évidence l’importance des relations avec les pairs de placement, souligne Patrick Dubéchot. Cela plaide pour des placements longs qui permettent de créer ces liens. » « Nos cultures sous-estiment l’influence des enfants entre eux, alors que ça participe d’un sentiment d’appartenance qui nous étaye et nous solidifie », expliquait Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et théoricien de la résilience, présent à la journée organisée par l’OSE pour le centième anniversaire.de l’association.

Nécessité du placement

Hélas les conditions ne sont pas toujours réunies pour la réussite du placement : les entretiens révèlent aussi de mauvais souvenirs, une personne victime de violences ou d’attouchements pendant son placement, par exemple. On aurait aimé en savoir plus sur les 20 % qui s’estiment mécontents de leur vie et de leur placement. L’étude ne permet pas non plus de comparer le placement collectif et l’accueil familial, ce dernier concernant un trop petit nombre de personnes.

Néanmoins, une majorité d’anciens estiment avoir été placés au bon moment et avoir trouvé en institution une sécurité et une stabilité, leur permettant de porter un regard critique sur leur propre famille et de modifier leur trajectoire. La séparation du milieu familial, bien que vécue comme une étape douloureuse, leur a paru nécessaire a posteriori. « Il faut arrêter de vouloir à tout prix maintenir l’enfant dans sa famille biologique », peut-on lire ainsi dans le dernier questionnaire reçu par les chercheurs.

Voilà qui va un peu à l’encontre de la tendance actuelle. De même, cette étude confirme que la durée du placement est un élément important de sa réussite, alors que la mode est plutôt aux placements courts : « Ce qui est catastrophique, ce sont les ruptures de parcours, alors qu’un placement long permet au contraire une stabilité », insiste Richard Josefsberg.

Du côté des éducateurs qui ont participé à l’enquête, cette recherche-action les a remobilisés, ils y ont consacré du temps personnel, ils ont pu voir très concrètement les effets à long terme de leur travail, dont ils n’imaginaient pas la portée. « Il faut revaloriser le travail d’internat, donner du sens et produire de la pensée dans le quotidien », conclut Richard Josefsberg.


Association d’entraide des enfants accueilis en protection de l’enfance (Adepape), enquête flash réalisée auprès de 400 personnes âgées de 18 à 51 ans membres des Adepape (enquête II).

Les résultats de cette enquête ont été révélés à l’occasion des Journées de la protection de l’enfance organisées par le Journal de l’action sociale à Angers, les 11 et 12 février 2013. On y apprend que 54 % des personnes interrogées gardent un regard positif de leur prise en charge, contre 10 % un souvenir négatif et 35 % une impression mitigée. Principaux reproches : un manque d’accompagnement à la majorité (64 %), trop de ruptures dans le parcours (62 %) et un manque d’empathie de la part des professionnels (60 %). Dans une moindre mesure, 43 % reprochent aux intervenants d’avoir voulu maintenir des liens à tout prix avec leur famille d’origine. Enfin, grande surprise quand même, 26 % estiment n’avoir pas du tout été aidés dans leur projet de vie et 45 % que cela a été fait de façon insuffisante.

Des progrès à accomplir

La première critique, celle du sentiment d’abandon à la majorité, ne peut qu’être validée. Ceux qui ont la chance d’avoir des parents sur qui comptr, pourront se tromper, recommencer… tout en bénéficiant de la solidarité familiale. Celles et ceux qui sont placés subissent une double peine : ne pouvoir s’appuyer sur une famille protectrice et devoir, à dix-huit ans, présenter un projet et le mener à bien. Au moindre dérapage, c’est le risque de rupture du contrat jeune majeur qui leur donne théoriquement un répit jusqu’à vingt et un ans.

L’incohérence du parcours se caractérise parfois par les tentatives de retour en famille qui échouent ou par les échecs des différents placements. L’épuisement des équipes ou des familles d’accueil constitue un vrai problème. Peut-on imaginer qu’on puisse, un jour, s’engager à ne jamais exclure de la structure ou du service l’enfant ou le jeune accueilli, parce qu’on se sera donné les moyens de soutenir suffisamment les professionnels, de les soulager et de les relayer afin de leur permettre de tenir dans le temps ? Certains réussissent déjà à le faire.

Troisième reproche, là aussi sans doute fondé : le manque d’empathie des professionnels. On peut, peut-être, y voir les effets pervers de l’idéal technicien, un temps très prisé, fondé sur l’idéologie de la prise de distance avec l’usager, du refus de l’affectif ou de la crainte de se placer dans une position substitutive à l’égard des parents qui, seuls, auraient la légitimité d’aimer l’enfant. Les intégristes du maintien du lien à tout prix, considéré comme par essence structurant pour l’enfant, trouveront dans la proportion de personnes interrogées dénonçant ce systématisme une réponse à leur entêtement.

Mais le pire reste encore à venir : ces 81 % de personnes interrogées, considérant n’avoir que bien peu été aidées à construire leur projet de vie, constituent quand même un coup de poing dans l’estomac.

Sentiment d’abandon

L’on pourrait se réfugier derrière le caractère non représentatif de l’échantillon. Sauf que, si les personnes interrogées sont les adhérents aux amicales d’anciens placés, on peut imaginer qu’elles ne fassent pas partie de celles qui, gardant un souvenir particulièrement négatif de leur passage à l’ASE, ne veulent même plus en entendre parler. Alors comment interpréter cette appréciation ? Par le manque d’écoute, le manque de bienveillance ou le manque de conseils de la part des professionnels ? Cela semble douteux, tant ces approches sont au cœur du métier d’éducateur.

Le projet de vie se joue souvent au moment de la majorité, au moment où l’on n’est pas tout à fait sûr de ce que l’on veut faire et où l’on a besoin d’être accompagné dans ses hésitations et ses tâtonnements. Et c’est justement dans cette période si cruciale que les professionnels se font d’autant plus exigeants. Leur intervention cessant d’être obligatoire et se faisant conditionnelle et contractuelle, ils se retirent bien plus facilement. Voilà donc une explication possible qui mériterait d’être vérifiée par une enquête plus approfondie. Avoir le sentiment de ne pas avoir été aidé dans son projet de vie pourrait bien être corrélé avec l’impression d’avoir été abandonné, livré à soi-même, lâché au moment même où on avait besoin d’être encore protégé contre des coups de têtes et des décisions impulsives.

Si pour une immense partie de la jeunesse, la majorité à dix-huit ans aura été un progrès indéniable, symbolisant la reconnaissance de l’entrée dans la citoyenneté, pour certains jeunes adultes pris en charge par la protection de l’enfance, elle marque la désertion incompréhensible et la défection insupportable d’adultes qui, présents auprès d’eux depuis si longtemps, disparaissent bien trop tôt (lire le témoignage de Aurore Bouvé).


[1L’OSE, créée en 1912, a recueilli des enfants juifs pendant et après la guerre, puis s’est développée et gère aujourd’hui de nombreux services et établissements sociaux et médico-sociaux (MECS, action éducative en milieu ouvert, prévention thérapeutique, placement familial, petite enfance, handicap, dépendance) et emploie plus de 600 salariés


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